ss - Ecole militaire d'infanterie cherchell - 1942 - 1962

CONDITIONS ET CADRE DE VIE

La caserne Dubourdieu

Fondée fin 1942 dans la nécessité urgente de former rapidement des chefs de section, la première École, celle des cinq promotions de la guerre s’installa dans la pénurie voire l’indigence. Les locaux de la vieille caserne de tirailleurs datant du XIXe siècle n’offraient qu’un confort très insuffisant. Et les effectifs des fortes promotions, surtout la cinquième, firent que les conditions d’hébergement furent très difficiles. (Voir Eric Labayle « L’École des élèves-aspirants de Cherchell-Médiouna » pages 91 et 92)
Après la guerre, malgré quelques améliorations, notamment les sanitaires, l’hébergement à Dubourdieu était encore dépourvu de confort.

A gauche : Peloton 705, été 1957, Caserne "Dubourdieu", une chambrée, repos après l'effort   
 A droite :Peloton 904 Jeanguyot, Villaume couché, Claude Rosier

Remarquez  l'éxiguîté des lieux : au chevet des lits, chacun a sa petite valise; pour y accéder, il faut que l'un sorte pour 
que l'autre puisse atteindre ses affaires. Il n'y a pas d'armoire. Les sacs sont entassés sur une planche au-dessus de la porte.  

Les punaises ne figurent pas dans les dix plaies qui frappèrent l’Egypte mais elles ont été une plaie récurrente de la « vieille » caserne de Cherchell et de certains bâtiments annexes. Les premières victimes furent les élèves des premières promotions. Malgré les mesures prises, passage des châlits à la lampe à souder, désinfection des chambrées au crésyl, les insectes ne furent jamais éradiqués. Eric Labayle dans son livre « L’École des élèves-aspirants de Cherchell-Médiouna », pages 97 et 98 relate cette lutte incessante contre ces parasites qui infestaient de nombreuses casernes en Afrique du Nord. « Dans l’incapacité de résoudre définitivement le problème, le commandement vidait périodiquement les chambrées et les condamnait vingt quatre heures pour y bruler du soufre. La mesure ne s’est jamais avérée très efficace, puisque les punaises faisaient leur réapparition en force quelques jours seulement après la désinffection.Un élève parvint même, chiffre éloquent, à en tuer 125 dans son lit, en une seule journée ! Nichées on ne sait où, les hôtes des chambrées se laissaient tomber du plafond, le soir venu, sur les élèves endormis, ce qui leur valut le surnom presque familier de « punaises parachutistes ». … « De guerre lasse, certains préférèrent à nouveau s’en aller dormir à l’extérieur des chambrées, quitte à subir les assauts des moustiques ». En août 1954 il y eu une nouvelle invasion de punaises dans les chambres de la 4ème section du peloton EOR. Depuis quelques jours les élèves étaient porteurs de grosses cloques rouges étant dévorés par ces bestioles dont la piqûre est très douloureuse, bien plus que celle des puces. Après leur évacuation vers d’autres chambres les lits ont été passés au chalumeau et de l’insecticide a été vaporisé. Mais loin d’être vaincus les hétéroptères sont revenus en force et plus agressifs que jamais. Dans la première semaine de septembre 1954 les élèves durent passer deux nuits sous la tente car il fallut employer les grands moyens. Des infirmiers de l’hôpital Maillot étaient arrivés avec un appareil à moteur pulvérisant de l’insecticide. Pour que celui-ci soit tout à fait efficace toutes les fenêtres devaient être fermées. D’ou l’obligation de déménager quatre compagnies au terrain « Jouvain », une parcelle de terrain militaire à deux cents mètres de l’Ecole Les punaises ont donc remporté une victoire, puisque l’École a du battre en retraite. Mais c’était une retraite stratégique,la guerre allait-elle être gagnée ? Eh bien, non. En effet, Jacques Oudin du peloton 006, promotion « Aspirant Mekerta » (1960) a écrit : « Pour ceux qui ont connu la fameuse caserne Dubourdieu ils doivent se rappeler des fameuses punaises qui nous suçaient le sang même en se baladant dans le DDT ! Le spectacle de fin de promo avait d'ailleurs été basé sur les méfaits de ces bestioles dont j'ai encore l'odeur dans les narines !!! »

A gauche : Peloton 904 : Un EOR balaye, Langevin et Itty fument. A côté de la fenêtre, le ratelier pour quatre MAS 36, sur le mur 4 casiers à linge et la penderie pour les capotes. Même disposition de l'autre côté et aussi de chaque côté de la porte.
A droite :Peloton 16, Fenêtre pavoisée par du linge à Dubourdieu
Peloton 804 : Une des chambres de la 3e sect Peloton 12 Chambre 47 Peloton 801 : Table de Bridge et table de Belotte Peloton 904 : Antoine Itty à sa correspondance A Dubourdieu, les tables des chambrées étaient à usages multiples : Jeux de cartes, correspondance, révision des manuels d'instruction, repassage etc. Illustration d'une lettre aux parents

Les nouveaux bâtiments


Les nouveaux bâtiments qui commencèrent à être livrés en 1956 améliorèrent temporairement la situation

"Si les quatre premières compagnies devaient s’accommoder de l’inconfort des chambrées de la Vieille École, la 5ème compagnie—à laquelle je fus affecté— et la 6ème — à laquelle fut affecté Philippe— jouissaient d’un confort alors inhabituel dans une caserne française. De part et d’autre d’un long couloir dont le dallage, régulièrement lavé, sonnait sous les talons, les sections se partageaient, au premier et au second étage, des chambres aux murs ripolinés, largement ouvertes sur la lumière extérieure par des baies vitrées garnies de brise-soleil et de stores de bois. Deux rangées de quatre ou cinq lits, avec draps, traversin et matelas de laine, s’y faisaient face, séparées par une large allée où était installée une table de bois verni. Chacun y disposait d’une chaise ainsi que d’une armoire et de deux casiers métalliques peints en vert. Dans un coin, on enfermait au cadenas les armes individuelles dans un placard dont le chef de chambre gardait précieusement la clé. A l’une des extrémités du couloir, à droite et à gauche de la cage d'escalier, s’ouvrait le “bloc hygiène”, avec ses W.C. à chasse d’eau dont il fallait régulièrement récurer les cuvettes émaillées et deux buanderies où l’on disposait de bacs à laver et d’une table de repassage en granito, buanderies qui débouchaient chacune sur un séchoir extérieur. A l’autre extrémité, une série de robinets chromés s’alignaient au-dessus de plusieurs auges de fonte émaillée, dans une pièce sonore qu’une cloison séparait de cabines de douches froides, fort appréciées pendant la canicule. On ne disposait qu’au rez-de-chaussée d’eau chaude pour les douches, communes aux deux compagnies et auxquelles on n’avait accès qu’une ou deux fois la semaine".

Jean Mourot SOUS LES DRAPEAUX DE DEUX RÉPUBLIQUES (Extrait de À Cherchell avec ceux de la 803)

Les fermes

Lorsqu’en 1959 l’École reçut la mission de former tous les EOR, y compris ceux instruits auparavant à Saint-Maixent, se posa à nouveau le problème de l’hébergement. D’autant plus que les nécessités de la guerre d’Algérie firent que l’École redevint ce qu’elle fut pendant la 2e guerre mondiale, une « usine à fabriquer des sous-lieutenants et des aspirants » (Alain-Michel Zeller). Tous les deux mois, l’École recevait une promotion d’EOR formant un Bataillon de trois ou quatre Compagnies. Le problème fut résolu par l’achat ou la location de trois fermes (Brincourt, Tripier, Faizant) permettant de loger un Bataillon EOR. Le côté positif de cette solution fut qu’elle permit de parfaire l’instruction des élèves dans un poste en zone d’insécurité, avec les problèmes inhérents au service en campagne et les plaçant dans les conditions de vie qui seraient les leurs à l’issue de leur stage. « A partir de novembre 1959, l’École a instruit chaque année 2600 sous-lieutenants ou aspirants constituant les 8/10e des chefs de section d’Infanterie encadrant les Unités opérationnelles d’Algérie où ils maintinrent la tradition d’honneur et de valeur militaire de leurs anciens ».(d'après de Césarée à Cherchell).



A gauche : Peloton 806 : Fortin de la ferme Tripier
A droite : Peloton 203 : Devant la Casemate de la ferme Tripier, EOR Gabigliani à gauche


Peloton 804 : Ferme Brincourt
A gauche : Corvée de pluches, Evrard et Chambard.
A droire : Rédigeant le menu: Jean Marie Joly éminçant les oignons Jean Marc Cromb


Brincourt Palace

Peloton 001 Colonel Jeanpierre, Noël 1959, ferme Brincourt, de face, 1er plan Morera Pierre MPLF 05 10 1960, à gauche de dos ,Thomas séminariste( a choisi la Légion), face à Morera : Paul Favre-Miville (8e RPIMa à la sortie de Cherchell) Vocation monastique en 1984, rejoint Tibéhirine en 1989, enlevé en mars 1996 et exécuté avec les six autres moines trappistes A droite, de face, un verre à la main : EOR Reinle Jean-Louis ( 11e Choc)


Peloton 205 Les derniers de Cherchell, 1962 A Brincourt, de D à G, de Angelis, Hisiger, Bouchardon, Riguet, Brenot, X

Peloton 201 Vosges Alsace. Méchoui

Peloton 005 Koufra : méchoui de fin de séjour, EOR N'Doye et Truchi surveillent la cuisson

Peloton 106 Croix de la valeur miltaire, 1961 Repas de fin de promo, Sous-lts Maurice Zlotowski, Jean-Claude Tate, Jean-Pierre Zimmermann, Yves Delannoy

Peloton 202 1961-62 Capitaine de Cathelineau Repas de Fête.

Peloton 202 1961-62 Capitaine de Cathelineau. Tambouille

Farces, drôleries et incartades


Discipline, entraînements et exercices éprouvants, rallyes, revues, examens, l’EOR était soumis à une tension constante d’où le besoin de décompresser par des blagues de potaches.

L’attentat fictif

Nous avions tous un peu plus de vingt et un ans et, curieusement, malgré les évènements et un entraînement intense, nous n’avions pas grand mal à retrouver un esprit gamin et parfois un peu anarchisant dans les limites vite atteintes d’un règlement qui rappelait à tout moment que « la discipline fait la principale force des armées ».
Je n’étais donc pas le dernier, probablement par tempérament, à imaginer des plaisanteries ou des facéties d’ailleurs diversement appréciées. C’est ainsi qu’un samedi alors qu’exceptionnellement nous avait été allouée une après-midi de repos que la plupart utilisait à faire la sieste, du courrier ou la lessive, je mis au point un exercice qui n’entrait pas précisément dans le cadre de notre enseignement général mais en était une application quelque peu déviante…
Nos chambrées comportaient une dizaine de châlits à deux étages et la densité humaine y était donc importante. La couche, chez le militaire et le prisonnier, semble être le dernier espace de liberté, une sorte de no man’s land personnel. On y dort bien sûr, chez le bidasse en ronflant très fort, on y écrit, on y rêvasse ou bien encore, surtout si on occupe l’étage supérieur on peut lancer de ce perchoir des « vannes » plus ou moins obligeantes à certains, ponctuées par le rire gras des autres en écho !
Comme il régnait un certain antagonisme avec la chambre opposée, de l’autre côté du couloir, j’avais conçu un attentat fictif que je décidai de réaliser précisément en ce samedi de « bulle ».Ayant acheté à l’épicier arabe une grosse pastèque verte à chair rouge truffée de pépins noirs, j’y adaptai un bouchon allumeur de grenade à plâtre d’exercice en constituant un bandage solidaire avec la cucurbitacée bien mûre.
bien connu des joueurs de bowling je lançai mon projectile du milieu de la pièce en dégoupillant le bouchon allumeur et j’éructai avec un fort accent arabe : « grinââde » tout en m’éclipsant aussi vite que j’étais entré. L’effet de surprise fut absolu et peut-être encore plus car un énorme ventilateur brassait l’air tiède de la chambrée et démultiplia encore plus l’effet ravageur et éclabousseur de ma machine infernale.
Cela évidemment n’arrangea pas la qualité de nos relations avec nos vis-à-vis qui appliquèrent par la suite la loi du talion.

L’hommage des valeureux biffins

Le 11 novembre 1959 nous donna l’occasion de défiler en ordre serré dans les rues de Cherchell mettant ainsi en application les cours de la même appellation enseignant au fantassin les joies de la marche au pas cadencé. Notre défilé empruntait un parcours relativement court, passait devant les autorités en place devant l’Hôtel Césarée et continuait pour s’achever vers la porte de Ténès.
J’avais imaginé une facétie dont j’avais fait part à l’ensemble de ma section qui avait trouvé l’idée recevable et je l’avais fait adopter à l’ensemble de la compagnie, sans fuites vers nos supérieurs. Il s’agissait, arrivés à la hauteur de la maison close, qui se dénommait Chez Zizi, largement ouverte ce jour sur le trottoir qu’occupaient ses hôtesses, si je puis utiliser cette métaphore, il s’agissait donc, sur mon commandement, de faire un « tête ! droite ! » qui était en quelque sorte l’hommage des valeureux biffins aux laborieuses hétaïres.
Ce qui fut décidé fut fait et je pense que ce fut la seule fois dans ma carrière militaire que je donnais ordre aussi impeccablement exécuté ! Les retombées, collectives mais assumées, durent se solder par quelques parcours du combattant en prime et autres « pompes » où la vie de château était évoquée.
Cela n’améliorait évidemment pas mes chances d’obtenir un brillant rang de sortie.

L’adjudant n’était pas sensible à la fantaisie

Une dernière foucade allait me faire rejoindre le gros du peloton des aspirants. Tous les matins quand nous étions à la caserne Dubourdieu avait lieu la rituelle inspection des chambrées. Tout devait être rangé, couvertures et « sac à viande » pliés au carré sur le châlit ; c’est cette dernière prescription exécutée sommairement qui me fut reprochée par l’adjudant de semaine peu enclin à la fantaisie.
Je lui rétorquai d’un air faussement penaud : « Excusez-moi, mon adjudant, j’étais fatigué.Voulez-vous me donner un coup de main ? » Ma réponse fut ponctuée d’un énorme éclat de rire des occupants de la chambrée, ce qui ne pouvait qu’aggraver mon cas. Sèche et sans appel fut la réponse de celui qui se transforma instantanément en auxiliaire de justice : « Huit jours avec demande d’augmentation ! ».
J’accueillis le verdict avec un air lamentable et attristé par autant d’ingrate incompréhension.
Le capitaine, commandant la compagnie, à qui mon cas avait tout de suite été soumis, ne marqua pas plus de compréhension et m’appliqua le tarif.
En fait de tarif, il s’agissait de continuer l’instruction dans la journée et le soir, après la cantine, de rejoindre la prison, située à l’autre extrémité de l’école. Cette geôle avait la particularité d’être la prison de garnison, et d’accueillir tant les délinquants des unités alentour que les rares élèves fautifs Je faisais donc partie de ceux-là. Légèrement anxieux, muni d’une brosse à dents, d’un peigne et d’un strict minimum de couchage, je gagnai le premier soir mon lieu de détention où un cerbère taillé pour l’emploi signa mon billet d’écrou.


Le narrateur raconte ensuite qu’il fit connaissance d’un compagnon de cellule, de la promo précédente, François d’Orléans, deuxième des fils du comte de Paris qui purgeait une peine de quinze jours de prison pour avoir égaré sa baïonnette lors d’un exercice. Environ un an après cette rencontre François d’Orléans tomba au Champ d’Honneur en Kabylie.
C’était le 11 octobre 1960 et il venait d’avoir 25 ans.


Alain-Michel Zeller « Un long oued pas si tranquille… » Atelier Fol’fer, 2007
Prix Livre Algérianiste 2008" Témoignage"

Cherchell, côté mer

Lorsqu’on évoque Cherchell on pense plutôt à sa face sud, le fameux plateau sud, mais Cherchell est aussi une cité maritime et ce depuis l’antiquité ainsi qu’en attestent les vestiges du port romain. L’îlot Joinville qui ferme le port porte le nom d’un amiral, de même que le quartier Dubourdieu. Après la convention de la Tafna en 1837, l’émir Abdelkader fit de Cherchell son débouché sur la mer. Pendant la guerre 1914-18 des hydravions mouillèrent dans le port et durant la seconde guerre mondiale des américains y cantonnèrent.
Trois EOR voulurent-ils par une action mémorable contribuer à l’histoire maritime de Cherchell ? Ou s’agissait-il d’une simple improvisation ?
En décembre 1961, par une belle journée, les EOR venaient de subir le redoutable vaccin TABDT (1), et secoués par la piqûre, soumis à la diète et au repos, n’étaient guère enclins à enfreindre la consigne et les ordres formels du colonel Bernachot, commandant l’Ecole. Et pourtant trois téméraires, plus résistants et plus aventureux, ne voulurent pas que cette belle journée fut entièrement perdue dans le confinement de la caserne. Aussi nos trois lascars, Clerc, Giovannella et Moura franchirent gaillardement le poste de police de Dubourdieu et se dirigèrent vers le port.
Et là, sublime vision, l’appel du large, le regret peut-être de n’avoir pas fait l’école navale avec pour horizon les îles et les vahinés. Tous ces sentiments confusément mêlés engendrèrent une furieuse envie de prendre la mer et de jouer les « Jean Bart » de Cherchell. Et justement un petit voilier était là que le plus expérimenté jugea propre à favoriser l’aventure. Nos trois « corsaires » embarquèrent et, en avant, direction la passe du port, bien difficile à franchir tant le vent s’opposait violemment à la sortie.
L’attaque de front des vagues ayant plus d’effet que le TABDT, ce n’est qu’au prix de gros efforts que cet équipage de fortune évita un beaching (2) humiliant et, leur volonté non entamée, ils commençaient à s’éloigner de la côte. Mais, surpris, ils entendirent une voix qui n’était pas celle du seigneur mais plutôt celle d’un individu qui ne semblait pas leur vouloir que du bien, leur adressant des injonctions de retour. N’obéissant pas immédiatement ils perçurent le doux sifflement de balles au-dessus de leurs têtes à titre d’avertissement gratuit.
Une autre surprise les attendait au retour au port.Dans le comité d’accueil était présent le commandant R, leur Chef de bataillon et propriétaire du voilier, qui avait donc une double raison de n’être point satisfait de cette équipée. Il se fit un plaisir de ramener illico au quartier les intrépides corsaires en jeep, non pour leur épargner une nouvelle fatigue mais plutôt pour les voir rapidement répondre de leur forfait.
L’affaire faillit mal se terminer car il fut fortement question de voir la France se passer des services de ces trois élèves officiers. Fort heureusement cette issue fatale fut évitée et après avoir fait connaissance avec la prison de garnison nos trois héros qui avaient démontré leur goût du risque purent continuer leur stage et tous les trois accrochèrent la barrette de sous-lieutenant. Leur rang de sortie leur permit de choisir la Légion, les parachutistes et les tirailleurs. Mais pourquoi pas les Marsouins (Infanterie de Marine) ? Cette histoire eut un épilogue inattendu : lors de la promotion suivante la rumeur déformant les faits, il était rapporté que les trois EOR avaient été attaqués par une embarcation de l’ALN et sauvés de justesse par l’intervention de la vedette des Douanes ! 1. contre la fièvre typhoïde, les fièvres paratyphoïdes A et B, la diphtérie et le tétanos. 2 Beaching : échouage. Anecdote racontée par Jean-Paul Giovannella rapportée dans «Ceux de Cherchell» d' Arnaud de Vial (Voir bibliographie)


Dégagements

Besoin de décompresser après l’intensité d’un stage, survivance de l’esprit estudiantin sous l’uniforme, la coutume importée des Écoles militaires et des grandes Écoles le « dégagement » n’eut pas trop de mal à s’implanter dans les traditions de l’École de Cherchell.
Le spectacle organisé par les EOR teinté d’humour et quelquefois d’ironie brocardait les instructeurs, l’encadrement et la vie à l’école.
Cela n’allait pas sans quelques dérapages.
Le spectacle de la promotion « Marche au Rhin » en 1944 fut ouvertement antimilitariste alors que le Pays était en guerre et que les élèves se préparaient à entrer dans le combat !(1)
En 1958, un sketch de la promotion 803 ridiculisait le commandant chargé d’un cycle de conférences sur l’action psychologique. Sur scène, un tromblon de carton braqué dans le « sens de l’histoire » simulait « l’arme psychologique, modèle 58 » dont un officier caricatural s’évertuait à expliquer le fonctionnement. (2)
Lors du dégagement du peloton 904 en 1959, promotion « Sous-lieutenant Yves Allaire », le général Salvan, à l’époque lieutenant instructeur, demanda si l’on surveillait ce que les EOR préparaient ayant constaté qu’ils avaient été très durs à l’égard de certains de ses collègues.
La réponse fut « nous sommes entre gens de bonne compagnie ».
Et de fait, la liberté laissée aux EOR était tempérée par une autocensure qui empêchait généralement d’aller trop loin.
Salvan a mis l’accent sur un inconvénient plus grave de ces festivités : leur préparation mobilisait un nombre important d’EOR au détriment de leur entraînement et de leur instruction. Le 10 août 1960, la fin du stage 004 « Monna casale » fut l’occasion d’une opération de prestige dont le clou était un spectacle « son et lumière » sur le port de Cherchell qui fut critiqué par l’Écho d’Alger, l’École s’écartant de sa mission de formation de chefs de section. (3)
1. Eric Labayle « L’École des Élèves-Aspirants de Cherchell-Médiouna » pages 557 à 563. 2. Jean J. Mourot « La pacification, c’était la guerre » pages 218, 219,268. 3. Général Jean Salvan « Soldat de la guerre soldat de la paix », pages 144, 165, 166,168, 188.


Peloton 702 : Dégagement du 28 février 1957
Documents communiqués par l'EOR Paul Deltour 3e Cie, 12e Section

Peloton 804, Mars-août 1958

Distractions-Culture-Cinéma-Sports

La formation, intense et fatigante, laissait peu d'espace de liberté. Pourtant le besoin de décompresser s'imposait. Une salle d'information et de lecture où la plupart des revues et journaux étaient présents et une bibliothèque permettaient aux militaires de l'École de se tenir informés et d'enrichir leur culture. En 1960, sous l'impulsion du colonel Bernachot, aidé par le colonel Carrère, l'ensemble des équipements existants fut renforcé et un Cercle Culturel et Sportif créé. Le Club des Élèves-Officiers dispose d'un foyer, d'un ciné-club, d'une salle d'information où les principaux organes de presse sont disponibles, d'une discothèque, d'une bibliothèque. Le groupe photographique dispose d'un laboratoire bien équipé, le groupe archéologique organise des visites et conférences. Un gymnase permet la pratique de l'escrime, du judo, de la boxe.L'équitation est possible à la « carrière », ancien amphithéâtre romain. Le Cercle Culturel et Sportif édite à la fin de chaque stage un livret de promotion relatant la cérémonie du baptême, publiant la liste des E.O.R. et constituant ainsi un lien entre les élèves d'un même peloton. Enfin, le journal « Citadelle » dont le premier numero a vu le jour le 8 août 1958, oeuvre commune des E.O.R. est le témoignage de l'esprit de Cherchell.

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Dans Citadelle d'octobre 1958, Jean Macabies, de l'équipe de rédaction, donne quelques indications sur l'activité du foyer. Au cours d'un trimestre la consommation journalière moyenne de bière s'est élevée à 600 bouteilles ! Compensée par celle de lait, 100 litres/jour. La vente quotidienne est de 250 paquets de cigarettes, 300 boîtes d'allumettes, 500 enveloppes, 50 savonnettes, 2 rasoirs électriques. Il est vendu 2 postes de radio par semaine. Ce volume d'affaires génère des bénéfices permettant au Club des Élèves-Officiers d'auto-financer certaines réalisations et d'acquerir des équipements.


La salle d'information


Cartes de membre du Cercle Culturel


Le Club des Élèves-Officiers Peloton 804 : à l'affiche du cinéma « Coup dur chez les mous »

« Citadelle », nom donné au journal de l'École en référence à Saint-Exupéry Le 1er numero du 9 août 1958, porte en haut à droite en exergue : « Force-les de bâtir ensemble une tour et tu les changeras en frères» Cette citation d'Antoine de Saint-Exupéry sera reprise dans les numéros suivants jusqu'au N° 11-12 de juin-juillet 1959. C'est au cours d'une réception donnée à l'imprimerie de l'Ecole le 8 août 1958 que le N° 1 de Citadelle, oeuvre de la promotion 804, est «tombé».Le premier exemplaire numéroté a été remis solennellement au colonel Marey. Les dix eemplaires suivants, également numérotés, ont été remis aux officiers présents. Ce numéro porte une dédicace du général Salan :« Pour une ère nouvelle, le bulletin « Citadelle » en sera le ciment»

Le numero 27, probablement le dernier, édité en 1962 à Montpellier

Le temps libre

Les loisirs dans le cadre de la garnison de Cherchell


Peloton 18 1954-55 Section transmissions, Roger MARC à g.


La plage Militaire en 1957 Pelotons 705 (EOR Desprets et Gilles Gauroy) et 707
Note du Chef de Bataillon :
BAIGNADES : Malgré l’interdiction rappelée au cahier de rapport le 30.03.54, il a été constaté que des élèves de l’Ecole se baignaient le 2 mai.Indépendamment des sanctions qui seront prises, et qui en cas de récidive, entraîneront l’exclusion des pelotons, il sera rappelé aux rapports des unités (EOR dès leur arrivée) l’interdiction formelle des baignades isolées. Une note de service fixera en son temps les conditions d’utilisation de la plage militaire : heures des bains et surveillance par des moniteurs de l’Ecole.


Peloton 801 1957-58 Virée en ville entre copains

Peloton 806 1958


Peloton 003 Vercors Chez la veuve; à droite Arnardi Roger ; 2ème à gauche Euvrard


Peloton 003 à "la Vague" un dimanche, 7 ème Cie du Capitaine DANET ; Lt HENRY. Roger Arnardi 3 ème à gauche à sa g. Clavel 1er à d. Kremps, à sa droite Euvrard.

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La Comédie française à Cherchell Jeudi, 27 mai 1954

A 14 heures j’étais en train de potasser mon cahier de combat lorsqu’un camarade, du poste de garde, fit irruption dans la chambrée demandant s’il y avait des volontaires pour faire de la figuration dans la pièce, Polyeucte de Pierre Corneille, que devait jouer la Comédie française dans le théâtre romain. Je me suis habillé en vitesse. Nous étions dix volontaires et sommes allés à l’hôtel Césarée où se trouvait la troupe. Nous avions quartier libre et il y avait beaucoup de touristes à Cherchell, car se déroulait en Algérie un festival d’art dramatique avec la participation de la Comédie française. Le sujet de la pièce à caractère religieux avait du s’imposer en ce jour de l’Ascension. Le théâtre antique était le décor idéal pour évoquer l’Arménie, province romaine. Le metteur en scène n’avait besoin que de quatre personnes pour figurer les gardes : il a choisi deux grands et deux de taille moyenne. J’étais dans ces derniers et aux autres il a remis des places gratuites. Nous fûmes conduits dans une chambre où quatre comédiens étaient en train de se maquiller et s’habiller. Quant à nous, nous fûmes costumés en soldats romains. Nous étions vraiment chouettes ! Ensuite nous sommes allés au théâtre en voiture .Nous avons pu voir de très près Maurice Escande, Paul Ecoffard, Jacqueline Morane qui était accompagnée de son mari, le scénariste Jean Serge. Finalement il n’y a que les deux grands qui ont figuré les gardes de Sévère et les deux plus petits, dont j’étais, sommes restés dans les coulisses du théâtre pendant toute la pièce dans notre habit romain ! Nous étions assez contrits ; mais enfin nous avons pu sinon bien voir du moins entendre jouer les comédiens et avons surtout pu constater que Maurice Escande, pourtant immense acteur, ne connaissait pas son texte : il était sans cesse à le lire et relire avant ses entrées en scène ; et une fois en scène il calait lamentablement et des coulisses on lui soufflait tellement fort qu’on pouvait se demander si les spectateurs n’entendaient pas !! Quant à Jacqueline Morane, elle entrait en scène par un escalier en bois assez branlant et son émotion devait au moins autant à l’état de l’escalier qu’à son talent.

Christian Chabance

La chorale ?


Peloton 707 : Qu'elles sont jolies les filles de mon pays....

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Août 1954 : Les fêtes de Cherchell

Les fêtes ont été très animées. La place Césarée était joliment décorée. Les concours les plus divers se sont déroulés dans une ambiance joyeuse : châteaux de sable, pour les enfants ; concours hippique ; gymkhana automobile ; concours de boules ; élection de la reine de beauté (Vincente Mazini, jolie brune a été élue) ; championnat d’Algérie de pêche sous-marine. Il y a eu aussi présentation par Maryse Dubourg d’un cabaret ambulant de chanteurs amateurs. De très nombreux visiteurs ont égayé la ville.


Les permissions




Les permissions de fin de semaine à Alger permettaient de rompre la monotonie des loisirs limités qu'offrait la garnison de Cherchell. Malheureusement de graves accidents vinrent quelquefois endeuiller l'Ecole. Ce fut le cas le samedi 14 janvier 1961 : Michel Hainguerlot, Hamid Achoubi, Georges Regottaz, Georges Lichteinstein , tous quatre EOR de la 14e Compagnie (stage 102) furent tués dans un terrible accident, la simca aronde où ils avaient pris place,ayant été pulvérisée par un autocar. La voiture était conduite par le frère d'Hainguerlot, Jean-Claude, civil, tué lui aussi. Les obsèques ont eu lieu à l'Ecole, le mardi 17 janvier en présence des parents des défunts, de leurs camarades de la 14e Compagnie et d'une délégation des Cadres et des Elèves des différentes unités de l'Ecole.






Il y eut aussi des mariages...


26 décembre 1959 : Mariage du lieutenant Brunerie, instructeur, à Alger


Habillement

La création de l’Ecole, en pleine guerre, s’est faite dans l’urgence et dans la pénurie. Il n’y eut donc pas dans les premières promotions un uniforme propre à l’Ecole porté par tous les élèves. Pour la plupart, ils venaient de corps de troupes dont ils continuèrent à porter la tenue et les insignes au moins lors des sorties. Comme par ailleurs l’Ecole était interarmes la disparité vestimentaire était évidente. « Les chéchias de chasseurs d’Afrique ou de tirailleurs côtoyaient les bonnets de police ou les képis. Toutes les couleurs de toutes les subdivisions de l’armée d’Afrique étaient représentées. Les tenues les plus réglementaires voisinaient avec les vareuses de fantaisie en drap d’officier, mais aussi avec les paletots des anciens de la Coloniale. »(Eric Labayle).

Première promotion


Sur un manteau de cavalerie (spahi), modèle 1920, sont disposés des équipements et des effets de la première promotion : une bande molletière, une cartouchière, modèle 1888/1905/14, un casque modèle 1926/36 (avec l’insigne rond des troupes d’Afrique, seuls les artilleurs conservaient les canons croisés de leur arme), un casque modèle 1935 des troupes motorisées muni du bourrelet frontal et de la jugulaire en cuir, une paire de brodequins modèle 1917, un ceinturon modèle 1914 à deux ardillons de laiton, des galons de sergent-chef portés sur la vareuse en tenue de sortie. Devant est posée une baïonnette modèle 1916 et une paire de pattes de col d’élève. Les pattes de col n'étaient portées que par ceux provenant du civil et des chantiers de jeunesse. Elles étaient confectionnées en drap gris de fer bleuté, avec une grenade jonquille.
Photo Eric Labayle ; L’Ecole des Elèves-Aspirants de Cherchell-Médiouna, page336 et Gazette des Uniformes, N° 162, novembre/décembre 1996.

Deuxième promotion


Le stage de la deuxième promotion « Tunisie » s’est principalement déroulé  en été, le paquetage comporte donc des effets adaptés à cette période. A gauche chemise modèle 1941, une cravate modèle 1935, au centre, un paletot de toile, modèle 1938, à collet rabattu, avec les pattes de col distinctives de l’Ecole, dépourvues de galon et confectionnées dans un drap bleu plus clair que le précédent, devant est posé le pantalon-culotte en toile et un bonnet de police avec l’écusson en losange de l’Ecole. Sur le bras gauche du paletot est cousue une patte de col, signe d'appartenance au 2ème R.T.M.* A droite, une musette de masque à gaz, modèle A.N.P. (Appareil Normal de Protection), 1931, et une musette en toile Cachou. Sur les musettes est posée une baïonnette de mousqueton. Cet habillement avait été précédemment celui des élèves du peloton du « Centre d’Infanterie de Cherchell », juin à septembre 1940. Le pantalon-culotte était porté avec des bandes molletières. (Voir Album-photos).
*Quelques signes distinctifs d'appartenance ancienne à un régiment sont autorisés : pattes de col sur la manche gauche, mais aussi port des anciens galons de grade en tenue de sortie; c'est le cas ci-dessus, galons de caporal-chef sur le bonnet de police.
Photo Eric Labayle ; L’Ecole des Elèves-Aspirants de Cherchell-Médiouna, page339 et Gazette des Uniformes, N° 162, novembre/décembre 1996.

Tenue d'exercice


A partir de la troisième promotion, octobre 1943, l'habillement tend à s'uniformiser les élèves étant dotés d'effets américains. La tenue d'exercice se compose d'une veste de treillis "herringbone twill" modèle 1943, en toile de coton vert olive, d'un pantalon et d'un bonnet de police en toile beige, de brodequins américains à semelle en caoutchouc remplaçant les brodequins cloutés,, de guêtres de toile qui ont remplacé les archaïques bandes molletières. L'équipement demeure français : casque modèle 1926, cartouchières modèle 1935/37 pour M.A.S. 1936, bidon de deux litres, modèle 1935, à un seul goulot, avec sa courroie de port en bandoulière, la baïonnette du fusil M.A.S. 1936.
Photo Eric Labayle ; L’Ecole des Elèves-Aspirants de Cherchell-Médiouna, page341 et Gazette des Uniformes, N° 163, janvier/février 1997.

Cinquième promotion : groupe d'élèves d'un escadron blindé

Autour de l'unique char sherman de l'Ecole, les cavaliers ne portent pas la tenue d'exercice des autres élèves mais une combinaison de treillis américaine "one piece herringbone twill suit 1943" dont ils étaient dotés ainsi que les artilleurs.Certains portent le casque français modèle 1935, des troupes motorisées, tandis que d'autres portent le casque américain "anti-crash helmet" en fibres compressées et cuir.
ECPAD-Militaria Magazine, N° 280, novembre 2008 et Gazette des Uniformes, N° 163, janvier/février 1997.


Inventaires des effets et objets d'habillement, pelotons 803, Morel à l'Huissier Jean (1958) et 106, Fourquin Jean-Pierre (1961)

Dans le paquetage EOR 1954 : le calot ou « bonnet de police », distinctif de l’Ecole, de couleur bleu ciel, passepoilé de jaune, sans pointes ; mi-bas pour porter avec le short ; et souliers bas rouges La tenue d’été est portée depuis le 17 mai. Pour le combat : soit le treillis français modèle 47, soit la tenue HBT* américaine. Comme tenue de travail, à l’intérieur : soit le jacket drill, soit la chemisette et le short. A l’extérieur : chemise à manches longues, cravate et pantalon de toile. Le galon est celui d’EOR : galon blanc, filets rouges surmontant la grenade.
*HBT : tissu HerringBone Twill vert, modèle 1943.

Uniformes
A gauche, EOR (Musée de l'Infanterie)
A droite, Aspirant de la promotion 707, coiffé du calot modèle 1946, forme US Blouson modèle 1946

Calot Ecole modèle 1946 forme US Calot Ecole modèle 1957 forme banane

Compagnie des Ordinaires (CDO), devenue Groupement des Ordinaires de l'Ecole (GOE) : alimentation, menus

L'ordinaire a connu diverses appellations selon les organigrammes successifs : Commission des Ordinaires, Compagnie des Ordinaires, Section Approvisionnement et Ordinaire, et enfin Groupement des Ordinaires de l'Ecole

Peloton 16 La nourriture est abondante et variée.Avec l’été certains plats se font plus rares tandis que d’autres, plus appropriés à la saison sont servis assez souvent : tomates farcies, salades de tomates, boulettes de viande…En dessert, melon, raisin. Menu du mardi 17 août 1954 : salade de tomates, purée mousseline, viande rôtie, tranche de mouna. Et le quinze août, repas amélioré :

Peloton 803 – 1er semestre 1958

Petit déjeuner.
On y mangeait par tables de huit et par compagnies. De vastes baies vitrées donnaient sur la ville et, au-delà, sur la mer. Montés d’un cran dans la hiérarchie militaire, nous étions servis par des soldats de la Compagnie Ecole qui promenaient entre les tables octogonales des dessertes roulantes chargées de brocs de café qu’ils étaient allés remplir dans une petite pièce distincte où ils lavaient la vaisselle et sur laquelle s’ouvrait le monte-charge communiquant avec les cuisines,ultra-modernes et inaccessibles au commun des E.O.R. Pâté,fromage, beurre ou confiture accompagnaient alternativement le pain du petit déjeuner. Cela n’étant pas jugé suffisant, chacun y ajoutait suivant son goût du lait concentré en tube ou des provisions personnelles. Le jeudi et le dimanche, cependant, on avait droit au café au lait et le dimanche, à des petits pains frais avec du beurre... Déjeuner.
Assiettes, verres et couverts nous attendaient.Il n’y avait qu’à s’attabler. Les menus étaient convenables sinon toujours assez copieux pour les jeunes gaillards que nous étions,soumis à rude épreuve et à l’appétit aiguisé par le grand air: une entrée, un plat de viande (du bœuf presque tous les jours, du gigot le dimanche) un plat de légumes (fayots, lentilles ou pâtes,des pommes de terre rissolées une fois la semaine), un fruit en semaine (orange, mandarine ou grenade), une tartelette à l’abricot (de conserve) le dimanche.

Jean Mourot SOUS LES DRAPEAUX DE DEUX RÉPUBLIQUES (Extrait de À Cherchell avec ceux de la 803)

Expériences diverses et conditions de vie après Cherchell


A partir du N° 3-octobre 1958- Citadelle a publié des courriers d’ex EOR ayant quitté l’école et qui font part de leur expérience et du vécu dans les différents corps de troupe de leur affectation, qu’ils soient sergents, aspirants ou sous-lieutenants.
Cette rubrique intitulée « Restez en liaison » était en outre la manifestation de la solidarité et de l’esprit de corps des élèves de l’école, anciens et nouveaux.
En voici quelques extraits :


S/Lt de B C.I. 3°1/2 Brigade de Chasseurs, Granville (Manche)


Pour moi, voilà trois mois que je fais de l’instruction, dans des conditions parfois assez difficiles. Il m’est arrivé d’avoir une section de 60 chasseurs avec un unique caporal-chef pour m’aider à instruire des recrues assez peu ouvertes au métier militaire.


Aspirant R. (803) S.P.88.419

…Depuis le début de juillet, je suis dans cette ferme, entourée de djebels. Nous y sommes en compagnie. J’ai participé à pas mal d’opérations dans le secteur et même en dehors. J’ai notamment vu ce fameux barrage électrique de la frontière tunisienne. Mais à vrai dire, c’est relativement calme en ce moment et je n’ai pas encore eu l’occasion depuis cinq mois de faire mon baptême du feu. Je commande la section d’appui de la compagnie. En dernier je n’avais que quinze hommes…


Aspirant B.(804) S.P.87059

Le 24 09 58 Après un voyage de neuf jours de Marseille à Tébessa-caractéristique du Tourisme aux armées-je suis arrivé dans ce « coin perdu » de Bir el Ater que je n’ai pu admirer longtemps car j’ai été affecté à une compagnie, 30 km plus au nord, le jour même. C’est un poste de surveillance de la frontière, comportant de l’infanterie avec radars et des blindés légers, le tout ayant le « nez collé » au réseau de barbelés dit « ligne Morice »-un qui devait avoir des actions dans une entreprise de fil de fer ! La vie y est bien organisée malgré la pauvreté du pays, pays tourmenté, sans végétation, le manque d’eau, etc.… La mission ? « Surveiller la frontière, en interdire le passage dans les deux sens » (sic). Pour l’instant je n’ai rien à faire qu’à tenter de me documenter et à reconnaître le pays. Je n’ai pas de section, toutes étant pourvues d’un chef. J’attends donc que la libération des cadres maintenus ouvre des débouchés !...


Asp. M. (804) S.P. 87 196

Le 23 10 58 …Je suis arrivé à Bir el Ater un dimanche après-midi, après avoir fait le voyage Bône-Tébessa…Je suis resté environ une heure à Tébessa. J’ai en effet trouvé une jeep qui m’a emmené jusqu’à El Ma Abiod. Là, chose incroyable, j’ai fait de l’auto-stop. J’ai attendu à peine un quart d’heure avant qu’un convoi de légionnaires qui allait à Négrine ne me prenne à bord pour me déposer quelques heures plus tard à Bir el Ater.… Le lendemain, on m’a laissé souffler un peu. Je suis retourné à Tébessa pour toucher mon paquetage. Le même jour, j’ai appris que j’étais affecté à la 10e Compagnie. Et le lendemain mardi, je rejoignais « l’Eolienne » où se trouve la 10e Compagnie.(Sur la carte Michelin, « l’Eolienne » se trouve exactement sur le point coté 1016, surla piste Bir el Ater-Chéria). …Ce n’est pas encore l’immense étendue plate du désert. Non, c’est nu, d’accord, il n’y a pas un arbre, pas un buisson, mais il y a des djebels qui n’ont rien à envier à « 361 »ou à « 322 ».


S/Lt B (804) S.P. 87.561

le 3.11.58 …Le lendemain matin, je prenais le train Oran-Colomb-Béchar à destination d’Ain-Sefra. Le trajet durait toute la journée et le soir j’arrivais à Séfra. C’est une petite ville moins grande que Cherchell. Là se trouve le P.C. du bataillon auquel j’étais affecté. J’y suis resté 3 jours, ensuite j’ai rejoint ma compagnie à 30 km en direction du Maroc. C’est une compagnie opérationnelle commandée par un lieutenant. J’ai eu immédiatement une section ; il a bien fallu me mettre immédiatement dans le bain. Je n’ai fait qu’une opération. Après, tout a été calme, car il fallait préparer le référendum. Entre temps notre principal travail consistait en ouvertures de piste pour notre poste à destination de Séfra et pour les autres postes. Ici le danger ne vient pas de rencontres possibles avec l’ennemi, mais du fait qu’on trouve souvent des mines anti-véhicules sur les pistes ; ce qui fait que toutes les ouvertures se font à pied pour pouvoir piquer le sol où les véhicules passeront. Dans ma dernière ouverture, sur 20 km, j’ai trouvé 4 mines ; on les fait sauter sur place. Depuis le 15 septembre, je suis devenu chef de poste, poste à une section. Ce poste n’existait pas, on m’a fait aménager une vieille maison en décadence. Cela a représenté un travail important : installation d’un double réseau de barbelé, construction de murettes de protection, emplacement du mortier de 81m/m. En effet, j’ai un 81, une 12,7, une 7,62 et 2 F.M.. Ma mission : observer la grande plaine et interdire le passage de fellaghas entre deux djebels le jour par l’observation, la nuit par petites embuscades. J’ai en plus 10 harkis montés que j’envoie tous les matins en reconnaissance. J’ai personnellement un cheval, comme cela je peux les accompagner quelquefois.


S/Lt M.

Le Pradet, le 15 novembre 1958 En sortant de l’Ecole, j’ai choisi le «  9e R.C.P. Batna ». En fait, après le stage de Pau, j’ai rejoint le régiment à Djidjelli en août 57. Jusqu’en décembre, nous avons crapahuté dans la presqu’île de Collo-El-Milia. L’ambiance du régiment est extraordinaire. Les cadres sont jeunes, ardents, dynamiques, et ils reçoivent les ex-E.O.R. les bras ouverts. Les gars, tous des appelés, sont sensationnels d’enthousiasme et de volonté. Ils font, chaque jour, mon admiration. Je me suis retrouvé chez «  amarante », en compagnie du Lt Bechu, ancien instructeur à l’Ecole(705) et du S/Lt Poinso également de la 705. En janvier, le 9e R.C.P. est envoyé avec quatre autres régiments paras, à la frontière tunisienne. En 4 mois nous anéantissons les katibas implantées dans la région de Souk-Ahras et décimons les bandes qui avaient passé le barrage. Le régiment a ainsi connu une quinzaine de jours de combat. Entre deux accrochages, nous sillonnons la région comprise entre Souk-Ahras et Sedrata, Guelma et Duvivier. Quand aucune bande n’était en vue nous plantions les guitounes 46 amenées par le « train lourd ». Dans la nuit du 27 au 28 avril, 200 fellagas passent à Ain Seynour. Le soir, ils sont décimés. Alors que nous rentrons sous les guitounes, nous apprenons qu’une bande est passée vers 20 h. Toute la nuit se passe en embuscade. Le 29 au matin, les fells sont recherchés. Divers contacts sont pris dans la journée, mais l’affaire semble plus sérieuse vers 16 h où une patrouille est accrochée le long du barrage. La 3e Cie est alors héliportée en flanc garde d’une opération dans le djebel El Mouadjene. Hélas, dès la 2e rotation, la 3e Cie est accueillie par plusieurs compagnies rebelles qui l’encerclent. Pour augmenter leurs chances, les fells feignent de se rendre pour donner l’assaut de plus près, manœuvrant au sifflet, comme dans la répétition d’une leçon bien apprise. Des combats singuliers se sont alors déroulés, au cours desquels toutes les actions individuelles sont devenues des actes d’héroïsme… Ma compagnie, sous les ordres du capitaine Gueguen a été posée aussitôt après et a foncé pour porter secours à Jaune. Un straffing a préparé notre assaut. Toute la Cie était en ligne. Il y avait une « ambiance terrible ». J’étais à l’aile droite. En principe le gros paquet fell était devant ma section.…. Le S/Lt Poinso a alors durement accroché et s’est fait toucher d’une balle en plein cœur, alors qu’il changeait de chargeur. Nous rafalons les 30 derniers mètres. J’appuie ensuite la progression de la 3e section qui se trouve devant un gros paquet de fells. Ceux-ci essaient de se faufiler entre les deux sections. C’est en les en empêchant que j’ai été touché. Le combat a duré encore deux jours, car les fells continuaient à passer. 1 100 ont réussi à franchir le barrage, 300 ont rebroussé chemin, 640 ont été mis hors de combat, presque tous les autres ont été accrochés par le 14e R.C.P. et le 18e R.C.P. à la fin de la semaine. 32 des nôtres ont payé de leur vie cette victoire qui est connue maintenant sous le nom de bataille de Souk-Ahras.


S.-L. V (803) S.P. 86125

Le 26.11.58 …Entre la côte et la région de Souk-Ahras. Caractéristique du terrain : pitons broussailleux, oueds broussailleux, , broussailles, toujours broussailles, encore broussailles (la forêt Affaïne n’est qu’un pauvre modèle du genre). Quelques accrochages depuis juillet ; ouverture du feu en général par les rebelles à moins de 20mètres, suivi d’un décrochage rapide. Difficultés en tant que chef de section : d’abord commander des légionnaires. Ce seul côté devrait tenter tout E.O.R. car c’est très intéressant à tous les points de vue. …difficulté topographique. Il est souvent très difficile de savoir sa position exacte quand l’horizon se borne à quelques mètres dans la broussaille. On retrouve cette difficulté dans les marches de nuit. Il est peu recommandé de se tromper de point final surtout quand le bataillon vous suit colonne par un. Difficultés dues au terrain : les liaisons entre les sections ou avec la compagnie voisine. …apprendre le reflexe d’une réplique très rapide, brève, très dense de feu dès l’ouverture du feu adverse et, selon les circonstances, de foncer en avant « tous P.M. dehors », selon l’expression du colonel Jeanpierre.


S/Lt G. (803) Lomme(Nord)

Le 4.12.58 ...J'ai vu avec plaisir que l'Ecole avait ouvert deux classes et une troisième à Sidi-Yaya.Bravo ! C'est formidable de travailler dans cet esprit-là... En attendant mon départ pour l’Algérie, début mars, j’en suis à mon deuxième contingent d’instruction. Le travail est intéressant, mais pas toujours très drôle : manque de gradés, manque de moyens, gradés pas toujours très qualifiés, et puis surtout beaucoup de « distractions » : corvées, gardes, services, divers, etc… L’instruction ne prime pas, Sur un mois d’instruction, l’un de mes hommes a été occupé 16 jours dans les services ; et à la fin de l’instruction je devais quand même le noter. Manque de moyens surtout : au dernier contingent, nous n’avons reçu que trente cartouches à blanc par section pour toute l’instruction ; les cibles sont faites avec du papier journal, etc…


Asp. W. (803) S.P. 87 002

Le 8 12 1958 …Mon poste est situé au sommet d’un petit piton à 650 mètres d’altitude et à environ 5 km des Ouadhias. J’ai la mission de contrôler 8 villages kabyles. Les sentiments de la population à notre égard sont pour le moins mitigés. Ils ne nous aiment guère …Ils bénéficient d’un terrain tourmenté qui facilite grandement leurs allées et venues dans les villages et surtout leur fuite en cas de patrouilles ou d’opérations et surtout bénéficient de la complicité active de la population, en particulier des femmes qui montent une garde vigilante du haut des toits ou camouflées derrière une fenêtre et qui poussent des hurlements quand une patrouille survient à l’improviste ce qui est assez rare, sauf la nuit ou par temps de brouillard car il nous est pratiquement impossible de sortir du poste sans être repérés. Jusqu’à présent, je n’ai eu à subir qu’un seul harcèlement de poste, nocturne, auquel j’ai vigoureusement répondu au F.M. et au mortier 81. Il n’y a pas eu de casse.


Asp. De S. Hervé (903) S.P. 86.934

Le 22 août 1959 Des charmes des Aurès, on pourrait en parler longtemps si le soleil était moins chaud, les femmes, souvent jolies, un peu moins sauvages, le terrain un peu moins crapahutique, les liaisons un peu plus fréquentes (une par semaine pour Batna…) et les fells un peu moins coriaces, c’est qu’alors, ce ne serait plus les Aurès. On est assez vite mis au parfum ici ; trois heures après mon arrivée à la compagnie, j’avais une section de 35 portée maintenant à 45 ; une vie de poste-trois pour ma compagnie-dans un paysage quasiment désertique au milieu d’une population énigmatique ; rien de bien original ; ouverture de route, patrouilles et embuscades…


S/Lt G 2e R.P.I.M.A. (003)

Comme je viens de passer deux mois et demi à Pau et que je suis parachutiste, voici quelques renseignements pour les futurs officiers paras de l’école. Les candidats auront ainsi une idée précise de ce qui les attend là-bas. Il faut une moyenne générale de 12 pour obtenir le brevet officier para en fin de stage. Si cette condition n’est pas remplie le candidat se verra renvoyé des troupes aéroportées. En outre, à chaque promotion, il y en a toujours un qui faiblit à la tour de chute ; ceci est, à mon avis, inadmissible de la part d’un officier qui est volontaire pour servir dans les parachutistes. Le « dégonflé » est évidemment immédiatement rayé du stage.… Il faudrait que les volontaires paras sachent dès maintenant qu’être officier dans les parachutistes ne se résume pas à porter un béret rouge mais aussi à sauter en parachute, de nuit comme de jour, et à peiner plus que les autres. Le stage à Pau est très intéressant, fatigant parfois ; on est content d’en voir la fin, mais on garde finalement d’excellents souvenirs. Voici quelques renseignements succincts concernant le stage… (G. détaille le programme des cours en salle et des exercices sur le terrain, leur préparation et leur exécution.)


S/Lt L. B.E.T.A.P. Pau (004)

Je m’empresse, comme vous me le demandez, de répondre à vos questions. Tout d’abord les tests : vous les referez tous, breveté militaire, prémilitaire ou pas. Ensuite vous referez l’entraînement au sol, tour…21 jours. Puis au début de l’instruction combat et topo : cours en salle, interrogations écrites : jours d’arrêt si moins de 12. Vous sauterez cependant tous les jours ou à peu près, parfois deux sauts le même jour : vous vous familiariserez avec les agréables gaines de jambe, les legbags. Ensuite au milieu de l’I.C., transport aérien : comment préparer des colis du « petit » à la jeep…comment l’arrimer, le larguer ; cours très casse pieds. Mais sauts très agréables de jour et de nuit par la tranche arrière du « nord ».


Asp.F.Rémy (903) S.P. 88.292

Le 18 novembre 1959 Me voila depuis le 9 juillet revenu parmi les Marsouins. Je suis dans une ferme à 11 km de P. sur la RN 5 Alger-Constantine. La vie, dans notre poste, est souvent sans histoire mais active tout de même. Je n’ai pas eu de section comme je le pensais et, jusqu’à maintenant, je me suis occupé de regroupement. Ce n’est pas un mince travail et plus d’une fois je me suis senti un peu dépassé. Toutefois le boulot est passionnant. Je travaille beaucoup avec la S.A.S. de Th., petit village à 3 km de notre ferme. Actuellement tout notre effort se porte sur la construction des maisons. Nombreux sont les problèmes qui se posent à nous : en particulier la récupération des matériaux de construction dans les villages abandonnés de la montagne, l’hébergement des populations déménagées en attendant que le nouveau village soit terminé, la scolarisation des enfants des villages déjà terminés. En effet, nous avons deux villages achevés et il faut s’occuper de ceux-là aussi. Dans l’ensemble, et malgré nos difficultés, tout va bien. Toutefois pas d’optimisme béat, la partie est loin d’être gagnée encore.


Sergent K. Nicolas (903) S.P. 88683

30 novembre 1959 (Dans la première partie de sa lettre le sergent K relate diverses opérations dont la découverte d’une cache, « immense magasin » du matériel et des équipements en quantité.) … Enfin nous atteignîmes la piste qui nous reliait aux « bahuts », alors distants de 6 km, et ce fut à ce moment que les difficultés commencèrent. La piste était glissante, les types trempés jusqu’aux os, portant un sac à armature contenant leur matériel de campement et les vivres, trempés bien entendu. Au cours de la progression, trois types de ma section « craquèrent », et il fallut leur porter le F.M. et les musettes chargeurs. Enfin nous arrivâmes aux bahuts, mais là encore ce n’était pas fini. La piste, rendue impraticable par la pluie et le passage de douzaines de véhicules, ne se prêtait pas à la progression des bahuts et il fallut les pousser à bras d’homme, les jambes baignant dans la gadoue jusqu’à mi-cuisse. Distance à franchir : 200 m de piste qui montait en serpentant. Nombre de véhicules à faire grimper : 12 dont un half-track, que l’on dût abandonner sur place, en désespoir de cause, et qui se fit harceler par les fellouzes après notre départ. Nous rentrâmes à la compagnie complètement trempés, la boue couvrant littéralement nos treillis d’une croûte épaisse, les armes complètement rouillées. L’armée de Bourbaki, en un mot.


Citadelle, dans son N°16, juin 1960, annonce le changement d’intitulé de la rubrique « Restez en liaison » qui devient « Témoignages ». Le contenu est le même : ces lettres ont pour but de faire connaître aux EOR en formation les différentes activités qui se présenteront à eux lorsqu’ils seront au contact de la réalité dans les corps de troupe et les difficultés qu’ils seront susceptibles de rencontrer.
Ces lettres constituent également un moyen de connaissance du pays et de ses habitants.


Aspirant L L. Michel(906) S.P.86.520

Le 14 janvier 1960 …

Nous sommes arrivés à D. dimanche matin ; il nous a fallu repartir aussitôt à B. pour être présentés au Colonel. Tout s’est bien passé et nous avons été affectés au 2me bataillon à P. que nous avons regagné aussitôt. Là on apprenait que le bataillon était en opé. Et qu’un asp. SAS avait été tué. Lundi matin, nous étions séparés et P. allait à la 8me Cie et moi à la 7me ; le soir même je rejoignais mon poste de G. où je vais remplacer un s/lt qui part dans un C.I. en métropole. Je compte donc retourner en métropole dans 8 ou 10 mois. Il est inutile de rechercher G. sur la carte, ce poste est situé sur le flanc d’un piton à 700 mètres d’altitude ; il est composé de trois bâtiments en dur recouverts de tôles et d’une tour placée au sommet du piton. La section a également la garde d’une tour sur la route B.-G. Je me trouve ainsi perdu dans le djebel à la limite du secteur… En outre il y a deux regroupements de 600 personnes en auto-défense. Je n’ai pas de pot pour mes débuts : mardi, la tempête arrachait la toiture d’un bâtiment et hier, il est tombé une couche de quinze centimètres de neige … Je vais avoir du boulot ; le poste a besoin d’être aménagé mais on ne nous donne pas de matériel. Nous n’avons pas d’électricité, il y a bien un bloc électrique mais il manque un disjoncteur ; nous n’avons pas d’eau… Du point de vue militaire, nous ne chômons pas : patrouilles, embuscades chaque jour, plus de nombreuses opés… Ma section : 40 hommes environ ; 5 européens, le reste en africains ; ils sont bien braves et je ne pense pas avoir d’histoires avec eux. Une école est en construction, le pédag est là, il ne manque plus que quelques crédits pour la finir. Du point de vue fellouze, il y a quelques sédentaires (dimanche : 1 tué, 1 prisonnier) et surtout des passagers venant du barrage. Nous ne sommes jamais harcelés car la tour avec une 12,7 empêche tout accès à la crête et nous disposons d’un mortier de 81 prêt à faire feu. Le 24 février 1960 …Hier après-midi, avec la section, nous avons fouillé l’oued où l’aspi avait été tué à mon arrivée. Je n’ai jamais vu un oued aussi merdique qui conviendrait mieux à une compagnie ; ensuite j’ai passé la nuit en chouf, ça caillait. Il y a quinze jours, nous participions à une opé à l’échelon bataillon…

Citadelle N°16-Juin 1960


Aspirant R. Yves (906) 5° Cie. S.P.86.060 A.F.N.

Le 16 janvier 1960 Le Colonel m’a donné un regroupement à moi tout seul, à une quarantaine de km de T. dans la baie des Souhalias. Le coin est, paraît-il, calme, mais quand je vois ici ce qui se passe : à T., même la première nuit, mortiers de 81 sans arrêt. A M. où j’ai rejoint le P.C. de mon Bataillon dimanche, harcelés lundi soir(gros cirque : 12,7, 105..). De l’ambiance ! J’attends vendredi pour rejoindre ma Compagnie à F.(il n’y a que deux liaisons par semaine, car c’est toute une expédition avec T.6 et chars). Ils prennent des précautions, car ils ont eu suffisamment de pépins. Où je vais j’aurai un poste en dur avec une section et un gros armement plus un regroupement d’environ 2 000 gus. Intérêt : être le patron. Inconvénient : isolement quasi-total. Le 26 janvier 1960 Le convoi m’avait à peine déposé qu’il s’est fait tirer sur le nez. D’ici on n’entendait que les coups de feu et le Piper, à la radio, qui en avait reçu plein la gueule et n’était pas content du tout. Le coin est merdique, mais chez moi c’est relativement calme. J’ai un poste en dur qui domine la mer. Je suis avec une trentaine de gars (moitié musulmans) et veille sur le regroupement. Côté militaire, pas grand-chose : patrouilles de temps en temps…Egalement, de temps à autre, petits harcèlement psychologiques, on les reçoit à la 12,7 ou au 81…. En plus il y a l’autodéfense qui dépend d’ici avec une trentaine de Lebels et autres merveilles. Beaucoup de boulot, mais la paix : mon Commandant de Compagnie est à 15 km, et on ne l’a même pas au 300, il faut le C.9 en graphie.

Citadelle N°16-Juin 1960


Sous-lieutenant S. (906) 2e C.A.I.M.A. Diego-Suarez-Madagascar

J’ignorais le lieu de mon affectation à Madagascar. Je l’ai appris à Tananarive. Une compagnie d’Africains (A.O.F.-A.E.F.) était prête à m’accueillir près de Diégo-Suarez. La réputation de cette région m’inspirait quelque inquiétude, mais l’accueil cordial de mes supérieurs, m’a rapidement rassuré. Le climat est malsain, c’est sûr. Il fait toujours très chaud et l’humidité constante contribue à créer une atmosphère qui doit être déprimante à la longue. Ajoute à cela de petits ennuis de toutes sortes : moustiques, mouches à zébus, mycoses et j’oublie le plus dangereux, les femmes, les ramatan comme on les appelle ici ; leurs mœurs sont très libres mais attention aux maladies vénériennes, 90% des célibataires y passent. Après ce tableau des inconvénients, il faut quand même que je te cite quelques avantages. Le camp est situé à l’entrée de la baie de Diego et le site est magnifique. Le travail ne me tuera pas et il me reste beaucoup de loisirs pour pratiquer la pêche sous-marine très intéressante dans le secteur. Je suis très bien logé, disposant de trois pièces et salle d’eau. Je suis absolument indépendant. Le bâtiment étant le dernier du camp, je suis le seul locataire de l’étage … Diego se trouve à une vingtaine de km, mais les liaisons sont fréquentes.

Citadelle N°16-Juin 1960


Aspirant M. François S.P. 86.628 A.F.N.

Ça y est, je suis en place, perché sur mon piton, noyé dans la brume et la neige, face au vent du nord qui souffle, tenace et insoutenable. Notre home : une ferme aménagée, fortifiée, avec blockhaus, chicanes, barbelés etc. Enfin le vrai camp retranché, dans un paysage lunaire, telle une mission antarctique. Notre travail : veiller à l’hermétisme du barrage électrifié sur une longueur de 10 km. Moyens : automitrailleuses, chenillettes, projecteurs et également mortiers de 120, puisqu’en fait ma compagnie porte le nom de compagnie d’appui, tout au moins au temps de ses beaux jours. Ici on fait n’importe quoi, ce qui n’empêche tout de même pas que nous préparons un certain nombre de tirs au profit de véhicules circulant le long du réseau. …Il eut été préférable de commencer par le début. Je m’y emploie donc immédiatement. Permission : elle a été fade, irrémédiablement creuse faute de temps nécessaire et suffisant pour se réadapter ; j’ai erré dans un Paris étranger et je l’ai quitté avec le goût amer de n’y avoir pas trouvé ma place, mon univers. Départ : huit jours de voyage, de chambres inconfortables, de mess douteux, de cinémas pour tuer le temps, de chemins de fer essoufflés pour enfin débarquer à S. où personne évidemment ne nous attendait. Là nous faisons connaissance avec ce que l’on appelle la ville de garnison : ruche grouillante qui, pour nous étiqueter, habiller, loger en attendant notre affectation définitive, a mis quatre jours d’un labeur effroyable. Enfin, nous sommes présentés en grande pompe au Colonel, puis invités  au mess par l’ensemble du Corps des Officiers. …C’est avec moins d’appréhension que nous sommes arrivés dans nos compagnies respectives, à une vingtaine de km autour de S. …A raison de 15 h de réseau toutes les 48 h. et de nuit, debout dans une automitrailleuse ouverte à tous vents, le moral faiblit pour faire place à une apathie latente… 18 février 1960 Il m’a fallu un mois pour m’identifier au monde qui m’entoure…Bien sûr le phénomène d’osmose n’est pas à un point tel que je puisse affirmer faire corps avec mon nouvel état. …Mon unique travail est de herser le long du barrage électrifié…

Citadelle N°16-Juin 1960


Sous-lieutenant Jean P. (906) S.P.88.016 A.F.N.

Je suis officier 3ème Bureau/Pacification du quartier de P. 18 000 habitants : l’agglomération et cinq «nouveaux villages ». Du pain sur la planche. Travail passionnant, absorbant, on fait dans l’humain et dans le social. L’esprit est toujours préoccupé par mille petits détails quotidiens.Information, éducation, recensement, contrôle de la population ( pour séparer la rébellion de son support logistique), hygiène, santé, subsistance, on ne chôme pas. En ce moment nous déployons une grande activité pour faire en sorte que la participation au vote soit massive. Je tiens des réunions tous les soirs, que ce soit en ville (120 personnes par réunion) ou dans les villages regroupés (150 personnes). En ce qui concerne le côté opérationnel, le secteur est relativement calme. En ce qui concerne la scolarisation, un gros travail reste à faire : 1500 enfants à scolariser. Nous avons quatre classes ici mais il en faudrait vingt. …Durant les 5 derniers mois écoulés, pas une grenade, pas un attentat. P. est une petite ville de province, avec son square, ses bistrots, ses boulomanes le soir quand le soleil devient plus clément…

Citadelle N°16-Juin 1960


Aspirant J-M H.

(Renseignement)

Le poste, occupé par une compagnie de cinq sections est en «dur» (main d’œuvre locale). Je prends les consignes auprès d’un sous-lieutenant, ancien de Cherchell. Me voilà donc à la tête d’une section commando de 30 tirailleurs, dont 29 F.S.N.A. engagés et un F.S.E., mon radio, appelé. La mission ? Très simple : recherche du renseignement et exploitation. Métier délicat, mais combien rentable ! La recherche du renseignement est un art que j’ai appris ici avec mes tirailleurs. On emploie la tactique des sorties « en civil » : groupe de quatre hommes armés, en burnous, se faisant passer pour des membres de l’A.L.N. Le rapport est de l’ordre de cinq sur dix. Le danger est multiplié, mais il faut risquer pour avoir. (Suit la relation d’une sortie et son bilan)

Citadelle N° 22 septembre-octobre 1961


Aspirant P., Allemagne

(Unité mécanisée)

L’unité mécanisée est en général mal connue des E.O.R. Habitué à la section du « type 107 », j’ai été un peu dépaysé en arrivant à Villingen. La section que l’on m’a confiée comprenait 41 hommes (chef de section et sous-officiers compris), quatre half-tracks, quatre mitrailleuses de 30, cinq postes de radio (sans compter les T.R.P.P. 8 A). Cette section ne ressemblait en rien à celle de Cherchell. …. Cependant, on s’habitue très bien à l’unité mécanisée. On en retire des satisfactions. Les manœuvres sont aussi riches en enseignements pour les cadres que pour la troupe. De plus, l’unité composée essentiellement de marocains, est peut-être un peu intimidante, si on ne la connaît pas, mais on s’aperçoit très rapidement que ceux-ci sont, pour la plupart, très disciplinés, dévoués et pleins de bonne volonté. Enfin ce genre d’unité vous replonge, pour un temps, dans la guerre conventionnelle, ce qui n’est pas mauvais pour un officier de réserve. Toutefois, le travail dans une telle unité ressemble au combat classique à pied. La principale difficulté à laquelle se heurte tout novice (et j’en étais un) est la rapidité de la progression. Le chef de section, à bord de son véhicule de commandement, équipé de son casque lourd, de son micro radio, de sa carte, de ses jumelles et de son P.M., doit guider, à un rythme généralement accéléré, son propre half-track et les trois autres de sa section, quand il n’a pas en plus un peloton de chars sous ses ordres. Autre difficulté : vos adjoints sont d’excellents soldats, couverts de citations et de médailles gagnées au cours des derniers conflits, mais bien souvent de mauvais topographes qui ne savent pas lire une carte. Les moyens de la section s’en trouvent ralentis. Heureusement, un effort est fait en ce sens pour pallier cet inconvénient.

Citadelle N° 22 septembre-octobre 1961


Sous-lieutenant B. Sud-Hodna

Je me trouve en plein bled, dans la montagne, non loin de Bougie. Sur un piton, mon poste, bien relié par route goudronnée, au P.C. de la compagnie. Je suis ravitaillé par camion, chaque jour. Nous faisons la « popote ».Les seuls inconvénients sont le manque d’électricité et d’eau courante. Dernièrement, j’étais en bouclage avec ma section de sortie, environ quatorze hommes, les autres gardant le poste. (Suit la relation d’un combat avec appui aérien)

Citadelle N° 22 septembre-octobre 1961