- Ecole militaire d'infanterie cherchell - 1942 - 1962

RECITS

Forêt de l’Edough, 9 novembre 1955

« Les voltigeurs progressent en silence, l’œil aux aguets, l’arme prête, foulant le tapis des feuilles rousses arrachées aux chênes-lièges par un vent salé venu de la mer. Il fait froid en ce début d’un automne précoce et l’effort arrache aux lèvres des hommes de longs panaches de buée. La forêt de l’Edough est belle, sauvage, mystérieuse, mais les parachutistes n’en retiennent que la menace qui pèse sur eux. Ces buissons touffus, ces arbres courtauds et bouffis, ces sentiers tortueux, grimpant au flanc des pitons pour plonger vers quelque ruisseau encaissé, ne sont pas les éléments d’un décor vaguement romantique, mais plutôt un labyrinthe exténuant dont chaque mètre peut abriter l’arme qui crachera la mort
En troisième position, immédiatement derrière ses deux éclaireurs de pointe, l’aspirant Cadot avance à grands pas élastiques. Il a vingt ans tout juste, vient à peine de quitter les bancs de l’École des officiers de réserve, et son mince galon d’or fileté de noir lui inspire encore fierté et étonnement. Il a le même âge que ses soldats mais il se sent responsable de leur sécurité, de leur vie
[….]
Il (Bigeard) a sorti ses compagnies de leurs cantonnements, les a lancées dans la nature, vivant dans les bois, sous la tente, constamment présents sur le terrain même où opèrent les bandes. Les hommes, les jeunes surtout, comme Guy Cadot, ont l’impression d’être plus près de leurs adversaires, de leurs habitudes, de leurs méthodes de combat. Ils en arrivent parfois à comprendre les motifs de leur révolte.Des motifs que Sentenac, avec son sens des formules imagées, décrit ainsi à son aspirant :
-Les arabes en ont assez d’être des bougnoules.Ils veulent devenir des hommes et si l’on en fait pas des Français, ils se feront tuer pour devenir des Algériens…
Sentenac avec son passé de vieux baroudeur, Cadot avec la pureté de l’adolescence, ont acquis finalement plus d’estime pour ces maquisards qui ont eu le courage d’affronter la vie rude des djebels, les risques du combat, la possibilité d’être tué, qu’ils n’en avaient pour les braillards qui, dans les villes règlent cent fois par jour le problème en sirotant leur anisette :
-Les arabes ? Rien qu’en tuer dix mille qu’il faudrait.Après, pour dix ans on serait tranquilles… Cadot s’indigne, Sentenac hausse les épaules. Ils forment une étrange équipe dans laquelle le chef est aussi le protégé de son adjoint. Au début, quand Volquemanne, le commandant de la troisième compagnie a nommé Cadot à la tête de la 3e section, il a prévenu Sentenac :
-Tu as fait la guerre et pas lui. C’est pourquoi je te confie le hoche-queue.A toi de lui apprendre à commander en commençant par lui obéir…
Sentenac a promis. Il veille sur son aspi comme un professeur sur son élève, avec, parfois, des attendrissements de grand-père,
-Allez, mon lieutenant, dit-il en gouaillant : faut pas vous casser la tête : les pieds-noirs, n’oubliez pas qu’ils ont dit « présents » quand la France avait des ennuis. L’Italie, le débarquement de Provence, les Vosges…Il est normal qu’ils attendent tout de nous…
-Ils devraient se sentir davantage concernés par cette guerre. Je trouve qu’ils se déchargent un peu trop vite sur les militaires des problèmes de sécurité pour pouvoir continuer à mener la même vie qu’avant.Avez-vous remarqué que la bière a doublé de prix quand on arrive dans un village ?Il n’y a pas de petit profit ! Ils pourraient pourtant imaginer que la paix passe d’abord par leur acceptation de concessions indispensables.Sinon, quand ils se réveilleront, ils n’auront le choix qu’entre la valise et le cercueil…
Un timide rayon de soleil oblique a percé l’épaisse couche de nuages qui fait scintiller le givre accroché aux feuilles.Il est dix heures du matin, ce 9 novembre 1955.Après l’embuscade de la nuit, Cadot et Sentenac ont levé le camp et reviennent vers le piton de la 3e compagnie. Par radio, Cadot a transmis sa position. Quelques centaines de mètres devant, la crête se précise, dorée sous un ciel gris-clair, entre les arbres mauves et les genêts violets tachés de blanc…
D’un geste Cadot a relancé sa section en avant. En tête Le Corre, un jeune engagé, visage rond que des yeux bleus rendent presque naïf. C’est un Breton taillé dans le granit qui n’a peur de rien. Au passage, il sourit à l’aspirant.
La section avance comme à l’exercice, tous courbés, bondissant d’arbre en arbre, obéissant à la seconde aux ordres, lancés par gestes par Sentenac qui veille en arrière, aux aguets comme un chien surveillant le troupeau, la carabine au creux du bras.
Cadot a rejoint sa place, en tête. Il est heureux. Il se sent libre détendu. Et puis il se retourne soudain, cherchant à deviner, sur sa droite, son groupe d’appui qui progresse, en flanquement de section. Il n’a pas eu le temps de voir. Le coup de feu a été tiré tout près, pratiquement à bout portant. Le rebelle était tapi dans un buisson. Peut-être s’est-il cru deviné, peut-être attendait-il seulement de voir apparaître le gradé pour décharger son arme ? On ne le saura pas. Maintenant, l’accrochage prend de l’ampleur. Les paras ajustent au jugé des adversaires qu’ils entrevoient, qu’ils croient deviner au mouvement des herbes, des branches. Ils ont le soleil dans les yeux, et se sentent un peu déconcertés par cette embuscade. Ils ripostent, plus pour se dégager et se regrouper autour de leur lieutenant que pour chercher à reprendre l’initiative : ils sont encore si jeunes, sans expérience…
Trois minutes encore. Puis le silence revient. Penché sur l’aspirant Cadot, Sentenac tente d’enrayer l’hémorragie. Il se voit inutile, terriblement impuissant devant la mort qui, d’un seul coup a griffé le visage juvénile. Les lèvres remuent. Un peu de sang sourd au coin de la bouche, puis le corps se détend, le visage se décripse.Cadot regarde loin, au-delà des arbres, au-delà du ciel. Il est dix heures douze minutes.
Plus tard, tout à l’heure, Sentenac affirmera avoir entendu ces derniers mots : « Croire. Encore… » C’était en tout cas la conclusion d’une lettre que, la veille, Cadot avait écrite à ses parents. Et c’est ce qui fera dire à Bigeard, dans son ordre du jour à l’occasion de la mort du premier officier du régiment : « Cadot, « tout neuf aux paras » était dans le vrai…Il nous a tracé la ligne à suivre : « Croire encore ».Au milieu des intrigues actuelles, de la peur des responsabilités, son exemple est un précieux réconfort. La grandeur de Cadot doit nous élever, nous permettre de durer et d’espérer. »

Extrait de « Bataillon Bigeard » Erwan Bergot - Presses de la Cité, Paris.


L’aspirant Guy Cadot, 3e Régiment de Parachutistes Coloniaux, était sorti de Cherchell, peloton 19, la même année : 1955


Deux ans plus tard, le 21 novembre 1957, le sergent-chef René Sentenac était tué au combat dans l'Erg Occidental, prés de Hassi Rhambou dans la région de Timimoun.Ce héros légendaire de Diên Biên Phu, chevalier de la Légion d'Honneur, treize citations, six blessures a été immortalisé par la photographie le montrant mourant dans le sable, du sergent-chef Marc Flament photographe du 3e RPC

Djebel Mimouna, 8 avril 1957

Les T-6 achèvent leur dernière passe lorsque, semblable à une grosse libellule, l’hélicoptère du capitaine Scherrer pose délicatement ses deux roues arrière sur un rocher proche du sommet. Par la porte latérale, le lieutenant Dupille et sept tirailleurs giclent puis se jettent aussitôt à plat ventre. Ils ne sont pas nombreux car avec l’altitude et la chaleur l’engin s’essouffle vite.
A peine allégée de sa cargaison humaine, la Banane kaki se soulève péniblement pour pouvoir se dégager et plonger dans la vallée. Durant cette phase, elle est vulnérable, à la merci de l’ennemi avec, pour toute protection, une coque d’un millimètre d’épaisseur de duralumin. Les secondes paraissent interminables. Elles s’éternisent comme si le destin hésitait à trancher. Soudain, un jet d’épaisse fumée noire monte tout droit vers le ciel.
-Dégagez, on se fait tirer dessus !, hurle le capitaine Scherrer sur les ondes à l’intention des deux autres hélicoptères qui s’approchent. Atteinte au réservoir, la Banane se brise en deux morceaux qui basculent dans les ravins en contrebas.
Aussitôt, l’agitation atteint son paroxysme. A la radio, des cris et des jurons montent. Ordres et réponses s’entremêlent. Le commando, qui vient de débarquer avec peu d’armes et de vivres, est complètement isolé. Une voix affolée surgit alors dans les haut-parleurs grésillant des radios :
-Nous sommes tombés en plein milieu des fells.Le lieutenant Dupille vient d’être tué, nous sommes tirés comme des perdreaux, je n’ai que des blessés autour de moi. Ils viennent d’abattre l’hélicoptère qui nous a amenés. Venez vite. Au secours !
Cet appel est lancé par le radio du groupe héliporté de tirailleurs, un jeune appelé du contingent.

Extrait de « Se battre en Algérie » Patrick-Charles Renaud-Editions Grancher, Paris.

Le lieutenant Jean Dupille, 9e Bataillon de Tirailleurs Algériens, était sorti de Cherchell, peloton 11, en 1952

Djebel Metloug, 11 février 1959

Le capitaine Antoine Biancamaria commande la 2e compagnie du 8e Paras À trente-six ans, cet officier d’origine corse, titulaire d’un baccalauréat de philosophie, traîne derrière lui un beau passé de guerrier dans les troupes coloniales. Comme la plupart des militaires de sa génération servant dans des unités d’élite, il compte deux séjours en Indochine d’où il est revenu avec une croix de guerre ornée de huit citations. À la fin de l’année 1954, il a participé aux premières opérations menées en Algérie, dans les Aurès, quelques semaines seulement après la Toussaint rouge, avec la 25e division d’infanterie aéroportée du général Gilles. Il n’imaginait pas que les actions de police d’alors se mueraient en une guérilla coriace.
Deux sections de la 2e compagnie fouillent le versant nord-ouest du Metloug. Avec son élément de commandement et une troisième section, le capitaine Biancamaria s’engage sur la ligne de crête. Rapidement, un djoundi est débusqué et un fusil-mitrailleur récupéré, sans plus. Quelques minutes s’écoulent avant que le gros de la bande ne se dévoile. Cette fois, c’est du sérieux. Le terrain, constitué par un maquis serré de touffes d’alfa et de rochers cisaillés de gorges creusées par les oueds en crues, ne permet pas de repérer l’origine des tirs. Le groupe de tête stoppe. Biancamaria parvient à sa hauteur et ordonne une manœuvre à la 4e section. Les tirs reprennent et la résistance est enfin localisée.
-A l’assaut !, ordonne le capitaine.
Il s’élance avec le groupe de pointe qui annihile la résistance en quelques rafales. Le silence s’apprête à succéder au vacarme guerrier lorsqu’il s’écroule dans une longue plainte. Le sergent Sentenac, l’infirmier, et deux paras soutiennent leur chef qu’ils allongent à terre. Il meurt aussitôt, touché par une balle au voisinage du cœur. Le lieutenant Marcesche prend le commandement de la compagnie tandis qu’un hélicoptère évacue Biancamaria et trois blessés.

Extrait de « Se battre en Algérie » Patrick-Charles Renaud-Editions Grancher, Paris.


Le capitaine Antoine Biancamaria, 8e Régiment de Parachutistes Coloniaux,était issu de la 5e promotion
« Rhin français», 1945


Chaabet-El-Kebir, dimanche de Pâques 2 avril 1961

La section du sous-lieutenant Varangot se détache sur une crête, les trois équipes de voltige en tête. Parallèlement, sur l’autre versant, progresse la 4e section de l’aspirant Dupré. Ce jeune officier de réserve évolue sur une pente dépourvue d’abris naturels, un glacis dominé par une falaise au pied de laquelle s’amassent des éboulis. Quelques chênes-lièges chétifs survivent parmi les rochers.
Soudain, les paras de Dupré qui ont enfilé les dossards blancs pour faciliter leur repérage en cas d’intervention de l’aviation, courent sur la pente. Les pistolets-mitrailleurs crépitent. Les fellaghas les ont laissés descendre le long de cette pente chauve qui se termine par des gorges quasiment infranchissables, au fond desquelles se dessine le Chaabet-El-Kebirs*. Au-delà, se dresse une véritable muraille, pleine d’anfractuosités et de grottes. Disciplinés, les moudjahidin ont entendu les paras passer au-dessus d’eux, terrés dans des blockhaus creusés dans la rocaille. Ils ont ensuite soulevé les branchages qui les masquaient pour ouvrir le feu dans leur dos.
Le sergent Gorski, un jeune appelé du contingent originaire du nord de la France, se poste derrière un bosquet pour observer à la jumelle les falaises truffées de grottes. Soudain, la casquette de ce grand gabarit saute en l’air. La balle lui trace un sillon dans les cheveux, pourtant déjà très courts. Il s’en retourne en arrière et interpelle le sergent Mazars qui, au même instant, est frappé de plein fouet à la poitrine et tombe dans ses bras. L’aspirant Gérard Dupré, récent successeur du sous-lieutenant Ledoux à la 4e section, s’avance pour s’assurer de l’emplacement de son groupe de voltige.
-Mitraillez la falaise pendant que je traverse le petit découvert, ordonne-t-il à Gorski.
Ce seront ses dernières paroles. Dupré s’élance et s’affaisse aussitôt.
-L’infirmier !, crie Gorski.
Lorsqu’il dégrafe la veste du treillis imbibée de sang, l’aspirant est déjà mort.
Le projectile s’est logé sous le bras, dans l’aisselle, au niveau du cœur.

*Chaabet : ravin, défilé, gorges.

Extrait de « Se battre en Algérie » Patrick-Charles Renaud-Editions Grancher, Paris.


L'aspirant Gérard Dupré, 14e Régiment de Chasseurs Parachutistes,était sorti de Cherchell en octobre 1960, peloton 005, promotion « Koufra »

Rallye individuel

Nous étions partis un matin de la fin février, l’arme à la bretelle, pour notre premier “rallye" ; nous devions en connaître deux autres. C’était encore une innovation de notre colonel. Dans le passé, certains de nos prédécesseurs en avaient bien connu un, mais un seul, et en fin de stage. Pour notre compte, nous devions subir le rallye individuel du combattant, celui du chef de groupe et, pour couronner le tout, celui du chef de section qui devait fortement compter pour le classement final.

Sur un itinéraire tracé à dessein de façon à multiplier les accidents de terrain, nous devions alternativement passer de l’altitude 1 ou 2 à l’altitude 100, 150, 200, en évitant le plus possible les routes et les pistes. Des ateliers, tenus par des instructeurs galonnés, jalonnaient l’itinéraire. Nous devions y répondre à des questions le plus souvent d’ordre pratique, effectuer quelques exercices (lire une carte, mettre en œuvre un poste de radio, faire exploser un pétard de dynamite), exécuter un tir (au fusil, au P.M.), en utilisant une arme présentée entièrement démontée, se hisser en haut d’une corde, franchir les obstacles les plus divers... épreuves bien entendu notées pour enrichir notre dossier personnel. Pour ce premier rallye, nous devions décrire, à partir de l’École, le contour d’un vaste cœur sur une trentaine de kilomètres. Le circuit était chronométré et les départs donnés toutes les cinq minutes. J’avais attendu mon coéquipier à l’atelier précédent. J’avais cru, bien naïvement, à la solidarité dans l’équipe et la réciprocité des bons procédés. Je n’avais pas compté avec l’esprit de compétition qui commençait à faire ses ravages parmi nous. Je me résignai à continuer seul. Ce n’était pas pour me déplaire: n’ayant plus de responsabilités qu’à l’égard de moi seul, j’allais pouvoir adopter l’allure raisonnable qui me convenait. Je m'éloignai tranquillement de la ferme abandonnée où je venais de lancer quelques grenades...

Au Plateau Sud j’avais exécuté quelques acrobaties dans les bâtiments délabrés de la ferme Brincourt, longé des vignes à l’abandon, parcouru des champs d’artichauts quand se présenta le premier obstacle sérieux: un oued abondant, d’une dizaine de mètres de large. Pas question de traverser à pied sec: il aurait fallu monter sur un bourricot et aucun ne pointait le bout de ses oreilles dans les parages. Restait à me déchausser. Ce que je fis tranquillement. Le bas du pantalon retroussé, j’entrai avec précaution dans l’eau froide jusqu'à mi-jambe... Arrivé sur l’autre berge, je pris le temps de me faire sécher. Après quoi je me rechaussai et j’entrepris posément l’ascension d’une colline boisée en haut de laquelle une poignée d’examinateurs devaient attendre le client, d’après les coordonnées qui m’avaient été communiquées au précédent atelier. J’arrivai juste pour recevoir les premières gouttes d’un orage qui menaçait depuis quelque temps. Je n’avais encore parcouru que le tiers de l’itinéraire. De gros nuages noirs avaient envahi le ciel, bousculés par d’autres, aussi peu rassurants.

Après quelques minutes passées à l’abri, je dus me rendre à l’évidence: il n'y aurait pas d’accalmie avant longtemps. Il fallait y aller résolument et se résigner à la douche glacée... Je ne tardai pas à être complètement trempé, les vêtements traversés jusqu’à la peau. Je me réchauffais en grignotant de temps en temps des morceaux de sucre dont la provision commençait à se dissoudre au fond de mes poches. L’heure d’une collation plus substantielle me semblant arrivée, je m’arrêtai sous un arbre et j’ouvris une boîte de pâté. Des concurrents zélés me dépassaient à la hâte, avalant quelques bouchées sans s’arrêter. Une telle soumission aux règles du jeu me consternait, sans pour autant me couper l’appétit. Je mastiquai avec application le contenu de ma boîte avec un morceau de pain humide.

Transformé en éponge des pieds à la tête, je n’avais plus de sec que mes pieds dans leurs rangers et un espace intime au bas du ventre. La pluie n'avait pas cessé de tomber, et le ciel était toujours aussi noir. Devant moi l’oued El Hachem non loin de son embouchure, large et froid. Je n’avais plus le courage de m’arrêter pour me déchausser. D’ailleurs, à quoi bon! Mon treillis trempé me glaçait la peau: il me fallait du mouvement. Tant pis pour ce qui était encore sec! Je choisis dans une courbe un passage apparemment praticable, l’onde limpide laissant voir le sable du fond, tout près de la surface que criblaient les gouttes de pluie, et je m’y engageai résolument. L’eau de l’oued me parut chaude, tant était glaciale celle qui tombait du ciel. J’en avais jusqu’à la cheville. Je pouvais y aller, il me resterait encore un endroit préservé entre les jambes! Je devais cependant m’attendre à ce que ce fût un peu plus profond en face, au pied de la rive concave. Les jambes de mon pantalon étant déjà bonnes à tordre, je ne risquais plus rien.

Encore quelques pas et.... “Merde! ” Je m’étais brutalement affaissé jusqu’à la ceinture, basculant en avant, le canon de mon fusil s’enfonçant dans la boue du rivage. L’eau tiède avait atteint mes derniers retranchements. Un rétablissement et je me retrouvai sur la terre molle, dégoûtant et dégoûté. Je rinçai mon fusil dans l’oued après l’avoir tant bien que mal débouché à l’aide d'une brindille(3) et je me lançai à l’assaut de cette fameuse cote 181 (4) à laquelle on accédait par les non-moins fameuses “Échelles de Jacob”, un long et abrupt sentier en lacets que les trombes d’eau avaient rendu ce jour-là extrêmement glissant. Redescendu de 181, j’avais traversé l’Oued Bellah accroché par les pieds et les mains à une corde reliant les deux rives à quelques mètres au-dessus de l’eau et j’avais atteint la route nationale Alger-Ténès. Je m’étonnais de patauger dans mes rangers sans être le moins du monde incommodé: aucun échauffement, aucune ampoule, aucune écorchure, comme si l’eau se comportait en élément protecteur. Des champions de marathon me dépassaient parfois, se déhanchant frénétiquement pour gagner quelques minutes dont je me demandais ce qu’ils en feraient et disparaissaient bientôt derrière le rideau liquide qui reculait sans cesse. Je traversai Cherchell accompagné par le regard ahuri et vaguement apitoyé des habitants qui nous suivaient des yeux, bien à l’abri dans l’embrasure de leur porte. Dans le fond de mes poches, le sucre était devenu sirop et je ne pus allumer la dernière cigarette que la pluie avait épargnée, mes allumettes étant désormais impropres à leur usage habituel. À Rocher Rouge, on tirait au fusil: tir instinctif, en déplacement. On courait de cible en cible, s’immobilisant devant chacune pour lâcher une balle au jugé... Mes résultats ne furent guère brillants. Mais le canon de mon arme termina l’épreuve orné d’une étonnante enflure vers l’une de ses extrémités. En terminant le nettoyage entrepris à l’oued El Hachem, les balles avaient dilaté leur guide d’acier au passage... Il me restait à remonter vers la Tour Espagnole qui dominait de sa masse géométrique et crénelée la petite ville coincée entre ses remparts et la mer, en pataugeant dans la boue rouge et visqueuse des champs qu’il fallait traverser en évitant les chutes, particulièrement désagréables sur ce genre de terrain... Enfin, ce fut l’École, le Quartier Dubourdieu...
Un dernier contrôle... Je me réjouissais à l’avance de pouvoir bientôt me déshabiller et me sécher... Eh bien non! Il fallait encore subir une ultime épreuve. Dans une salle que quelques haut-parleurs remplissaient d’un vacarme assourdissant fait de cris, de ronflements de moteurs, d’explosions, de coups de feu, il fallut répondre à un questionnaire désarmant de simplicité et bourré de tautologies ou de contradictions qu’il nous fallait confirmer ou infirmer. Exemple: “Population actuelle de l'Algérie? ” J’eus envie de répondre n’importe quoi. C’eût été faire le jeu des organisateurs. On voulait manifestement juger de notre état de fraîcheur intellectuelle à l’arrivée et de notre résistance à l’abrutissement. Je répondis au mieux et rapidement puis je rejoignis la chambre 91 que j’avais quittée neuf heures auparavant. Le Plateau Sud dérivait dans la grisaille. La pluie continuait de tomber...
3/ Plus malchanceux que moi, un camarade perdit son arme au cours de cette traversée. ll fallut sonder l’oued sur plusieurs dizaines de mètres pour la retrouver.
4 /...de l’altitude zéro à l'altitude 181.

Jean Mourot SOUS LES DRAPEAUX DE DEUX REPUBLIQUES (Extrait de A CHERCHELL avec ceux de la 803)



Scènes de la vie ordinaire d’un EOR


Le marchand de gâteaux

Incorporé au 23ème Régiment d’Infanterie de Montpellier, j’avais pris l’habitude, quand je n’étais pas fatigué, de flâner, de me promener, le soir, dans les rues et ruelles de Montpellier. A Cherchell, j’ai continué cette habitude et un jour, seul dans une rue, je suis abordé par un Algérien tenant un plateau – fabrication rustique d’assemblage de planches , soutenu par une corde passée autour du cou- sur lequel sont disposés des gâteaux dégoulinant de miel. Il me dit : « Tu m’achètes un gâteau, c’est 15 centimes ».Je lui réponds « Je n’ai pas d’argent ».Il a un sourire amer, mauvais et je comprends qu’il pense « C’est parce que je suis algérien… ».Alors je lui dis : « C’est vrai, regarde » .Je ne mens pas, j’ouvre la poche droite, rien. Je retourne la poche gauche du pantalon, rien, puis la poche droite et surprise …je trouve 15 centimes. Il a un sourire riomphant, satisfait de me prendre en défaut et s’écrie « Ah ! » .Alors je me trouve contraint de lui dire : « Je ne le savais pas, donne moi un gâteau » Et lui, content, me répond : «Tu peux en prendre deux» Et j’ai eu deux gâteaux pour le prix d’un.

                                                     

Marché et marchands ambulants


La laveuse

Dans une des premières maisons après la sortie principale de l’Ecole, une algérienne nettoyait, moyennant paiement, les tenues des militaires qui ne voulaient pas s’en charger eux-mêmes. Fin juin, on allait bientôt retourner en France, pour une fois je décide de ne pas nettoyer un treillis et de le lui confier. N’ayant pas beaucoup d’argent de poche, huit jours plus tard, je me rends compte que je ne peux la payer. Je n’ose pas aller rechercher ce treillis ; j’hésite, pas d’autre solution que d’aller, tout penaud, le rechercher en expliquant ma situation à cette dame. Elle m’a regardé des pieds à la tête, m’a jaugé, et répondu « Ce n’est rien, Allah me le rendra ». Je suis resté sur place un moment, je me suis dirigé vers la porte, me suis arrêté pour la regarder, mais je n’ai pas pu la remercier de vive voix, Je crois qu’elle s’est rendue compte que, vu mon état d’âme et mon attitude, je n’étais qu’un remerciement muet.

                                                      

Les laveuses

Serge Dufour, Promotion André Esprit

Farces et drôleries


Discipline, entraînements et exercices éprouvants, rallyes, revues, examens, l’EOR était soumis à une tension constante d’où le besoin de décompresser par des blagues de potaches.

L’attentat fictif

Nous avions tous un peu plus de vingt et un ans et, curieusement, malgré les évènements et un entraînement intense, nous n’avions pas grand mal à retrouver un esprit gamin et parfois un peu anarchisant dans les limites vite atteintes d’un règlement qui rappelait à tout moment que « la discipline fait la principale force des armées ». Je n’étais donc pas le dernier, probablement par tempérament, à imaginer des plaisanteries ou des facéties d’ailleurs diversement appréciées. C’est ainsi qu’un samedi alors qu’exceptionnellement nous avait été allouée une après-midi de repos que la plupart utilisait à faire la sieste, du courrier ou la lessive, je mis au point un exercice qui n’entrait pas précisément dans le cadre de notre enseignement général mais en était une application quelque peu déviante… Nos chambrées comportaient une dizaine de châlits à deux étages et la densité humaine y était donc importante. La couche, chez le militaire et le prisonnier, semble être le dernier espace de liberté, une sorte de no man’s land personnel. On y dort bien sûr, chez le bidasse en ronflant très fort, on y écrit, on y rêvasse ou bien encore, surtout si on occupe l’étage supérieur on peut lancer de ce perchoir des « vannes » plus ou moins obligeantes à certains, ponctuées par le rire gras des autres en écho ! Comme il régnait un certain antagonisme avec la chambre opposée, de l’autre côté du couloir, j’avais conçu un attentat fictif que je décidai de réaliser précisément en ce samedi de « bulle ».Ayant acheté à l’épicier arabe une grosse pastèque verte à chair rouge truffée de pépins noirs, j’y adaptai un bouchon allumeur de grenade à plâtre d’exercice en constituant un bandage solidaire avec la cucurbitacée bien mûre. Mon visage couvert d’un foulard en pointe, je fis irruption dans la piaule où mes collègues vachardaient et d’un mouvement bien connu des joueurs de bowling je lançai mon projectile du milieu de la pièce en dégoupillant le bouchon allumeur et j’éructai avec un fort accent arabe : « grinââde » tout en m’éclipsant aussi vite que j’étais entré. L’effet de surprise fut absolu et peut-être encore plus car un énorme ventilateur brassait l’air tiède de la chambrée et démultiplia encore plus l’effet ravageur et éclabousseur de ma machine infernale. Cela évidemment n’arrangea pas la qualité de nos relations avec nos vis-à-vis qui appliquèrent par la suite la loi du talion.

L’hommage des valeureux biffins

Le 11 novembre 1959 nous donna l’occasion de défiler en ordre serré dans les rues de Cherchell mettant ainsi en application les cours de la même appellation enseignant au fantassin les joies de la marche au pas cadencé. Notre défilé empruntait un parcours relativement court, passait devant les autorités en place devant l’Hôtel Césarée et continuait pour s’achever vers la porte de Ténès. J’avais imaginé une facétie dont j’avais fait part à l’ensemble de ma section qui avait trouvé l’idée recevable et je l’avais fait adopter à l’ensemble de la compagnie, sans fuites vers nos supérieurs. Il s’agissait, arrivés à la hauteur de la maison close, qui se dénommait Chez Zizi, largement ouverte ce jour sur le trottoir qu’occupaient ses hôtesses, si je puis utiliser cette métaphore, il s’agissait donc, sur mon commandement, de faire un « tête ! droite ! » qui était en quelque sorte l’hommage des valeureux biffins aux laborieuses hétaïres. Ce qui fut décidé fut fait et je pense que ce fut la seule fois dans ma carrière militaire que je donnais ordre aussi impeccablement exécuté ! Les retombées, collectives mais assumées, durent se solder par quelques parcours du combattant en prime et autres « pompes » où la vie de château était évoquée. Cela n’améliorait évidemment pas mes chances d’obtenir un brillant rang de sortie.

L’adjudant n’était pas sensible à la fantaisie

Une dernière foucade allait me faire rejoindre le gros du peloton des aspirants. Tous les matins quand nous étions à la caserne Dubourdieu avait lieu la rituelle inspection des chambrées. Tout devait être rangé, couvertures et « sac à viande » pliés au carré sur le châlit ; c’est cette dernière prescription exécutée sommairement qui me fut reprochée par l’adjudant de semaine peu enclin à la fantaisie. Je lui rétorquai d’un air faussement penaud : « Excusez-moi, mon adjudant, j’étais fatigué.Voulez-vous me donner un coup de main ? » Ma réponse fut ponctuée d’un énorme éclat de rire des occupants de la chambrée, ce qui ne pouvait qu’aggraver mon cas. Sèche et sans appel fut la réponse de celui qui se transforma instantanément en auxiliaire de justice : « Huit jours avec demande d’augmentation ! ». J’accueillis le verdict avec un air lamentable et attristé par autant d’ingrate incompréhension. Le capitaine, commandant la compagnie, à qui mon cas avait tout de suite été soumis, ne marqua pas plus de compréhension et m’appliqua le tarif. En fait de tarif, il s’agissait de continuer l’instruction dans la journée et le soir, après la cantine, de rejoindre la prison, située à l’autre extrémité de l’école. Cette geôle avait la particularité d’être la prison de garnison, et d’accueillir tant les délinquants des unités alentour que les rares élèves fautifs Je faisais donc partie de ceux-là. Légèrement anxieux, muni d’une brosse à dents, d’un peigne et d’un strict minimum de couchage, je gagnai le premier soir mon lieu de détention où un cerbère taillé pour l’emploi signa mon billet d’écrou.

Le narrateur raconte ensuite qu’il fit connaissance d’un compagnon de cellule, de la promo précédente, François d’Orléans, deuxième des fils du comte de Paris qui purgeait une peine de quinze jours de prison pour avoir égaré sa baïonnette lors d’un exercice. Environ un an après cette rencontre François d’Orléans tomba au Champ d’Honneur en Kabylie. C’était le 11 octobre 1960 et il venait d’avoir 25 ans.

Alain-Michel Zeller « Un long oued pas si tranquille… » Atelier Fol’fer, 2007
Prix Livre Algérianiste 2008" Témoignage"