- Ecole militaire d'infanterie cherchell - 1942 - 1962

L'ADMISSION

Période 1942-1945

La première promotion "Weygand" essuie les plâtres. Les critères d'admission sont vagues. Une note confidentielle dit que la "faiblesse relative du nombre des Français en Afrique du Nord impose de ne laisser perdre aucun élément susceptible d'encadrer les indigènes..." En conséquence on a tendance à admettre beaucoup de jeunes civils souvent pris, en Algérie dans les chantiers de jeunesse, au Maroc dans les lycées ou les collèges. Dans l'armée, on désigne des sous-officiers ou petits gradés, jugés susceptibles de faire des chefs de section. L'Infanterie représente 43,5% de la promotion de Cherchell, 47,7% de celle de Médiouna. La nécessité de ne pas dépouiller les cadres de l'armée fait limiter le volume des propositions de militaires. Les civils subissent une instruction de base accélérée de huit semaines avant d'entrer le 1er janvier 1943. Le déchet est assez important, 633 aspirants sur 1101 admis, sortent le 30 avril 1943.

A partir de la deuxième promotion, tous les élèves sont regroupés à Cherchell sous le commandement du lieutenant-colonel d'infanterie Guillebaud. Cette promotion "Tunisie"compte 36,3% de fantassins; sur les 826 élèves entrés le 15 mai 1943, 443 sortiront aspirants le 30 septembre

Ensuite, c'est la troisième promotion,"Libération", que prendra à son commandement le lieutenant-colonel de l'ABC Huguet: 919 élèves le 15 octobre 1943, 536 aspirants le 15 mars 1944.

Puis la quatrième "Marche au Rhin", 782 élèves le 8 mai 1944, 544 aspirants le 20 octobre. Dans toutes ces promotions, il y avait outre les civils mobilisés et les gradés de l'armée de nombreux évadés de France, dont plusieurs élèves militaires rendus à la vie civile par l'occupation totale du territoire métropolitain.

La cinquième et dernière promotion, "Rhin Français"a un recrutement particulier car dans une sorte de fourre-tout, on y envoie les catégories précédentes: militaires, jeunes civils mobilisés, évadés de France, mais aussi, la France métropolitaine étant libérée, tous les élèves des grandes écoles militaires ou soumises à l'instruction militaire obligatoire. A ce titre, à côté des saint-cyriens et des polytechniciens, il s'y trouve des normaliens et des ingénieurs.L'école est rebaptisée "Ecole Militaire Interarmes". Parmi les arrivants, il y a des officiers FFI, des militaires ayant combattu en Italie et en France. Pour couper court à toute contestation, le port des insignes de grade est suspendu jusqu'à la fin des cours et le port des décorations n'est autorisé que le dimanche. Les 1573 élèves admis le 1er janvier 1945, mais arrivés pendant le mois de décembre 1944, sortent tous ou presque, mais les uns aspirants les autres sous-lieutenants, lieutenants et même capitaines FFI le 1er juin 1945.

(Extrait de l'article du colonel (E.R) P.Carles, Bulletin de l'association des Amis du Musée de l'Infanterie, 1er semestre 1991-N°20)


Période 1946-1962

Les élèves admis à suivre le stage d’Élève Officier de Réserve (E.O.R.) provenaient de sources différentes.Les jeunes gens ayant obtenu le Brevet de Préparation Militaire Supérieure (P.M.S.) étaient incorporés directement à l’Ecole.Les jeunes soldats sélectionnés dans leurs Corps de Troupe et ayant satisfait à des tests (épreuves physiques et tests psychotechniques, de langage, etc.) ou à un stage préparatoire étaient alors dirigés sur Cherchell. D’un niveau intellectuel souvent élevé et d’une culture générale étendue, les Élèves Officiers de Réserve arrivaient à l’Ecole avec une formation militaire élémentaire, homogène et pratique pour ceux provenant des Corps de Troupe, plus variable et essentiellement théorique pour les brevetés P.M.S.Ils représentaient une gamme extrêmement variée des diverses activités sociales et apportaient, avec la générosité de leur jeunesse, la marque d’une personnalité qui ne demandait qu’à s’affirmer.

(Informations tirées de la brochure « De Césarée à Cherchell », 1961)

Arrivée à Cherchell

Pour faire un officier,il faut avoir le don, façonné par le métier. Charles de Gaulle

“—Ho ! Ne mange pas toute la boîte ! Laisse m’en un peu !” Je tendis l’objet du litige à Philippe qui, d’un doigt preste, réussit à en extraire la crème de marron qui adhérait encore aux parois et au fond. C’était tout ce qu’il restait des délicatesses qu’on nous avait exceptionnellement autorisés à choisir nous-mêmes dans les réserves de l’Ordinaire, à notre départ de Nouvion. Désormais,notre subsistance serait assurée à Cherchell où nous emmenait un autocar de l’École Militaire, précédé d’un “six six”(1) sur la cabine duquel un fusil-mitrailleur en batterie, abrité par un petit bouclier d’acier, pointait à toutes fins utiles vers d’éventuels assaillants.

Depuis Relizane, dans les wagons métalliques brillants du Transalgérien, précédés, à l’avant de la locomotive, d’une plateforme chargée de ballast,pour faire exploser les mines qui auraient pu être placées sur la voie, et protégés par une section d’escorte installée dans le fourgon de queue, nous avions traversé des plaines monotones, suivi longuement le Chéliff aux eaux sales, regardé défiler d’inquiétantes montagnes boisées, hérissées de place en place de petits postes militaires accrochés au sommet de pitons rocheux, comparé des mechtas en béton, en torchis ou en roseau, à de somptueuses villas ou de mesquines maisons, des villes sereines, avec leur petite gare très provinciale, où se côtoyaient Européens en veston et Arabes en djellaba, à de misérables bidonvilles pourrissant sous le ciel gris...
Et puis nous avions débouché dans l’opulence du Sahel. Blida —une pensée pour Gide. Maison-Carrée. Alger, enfin, dont les faubourgs nous avaient offert le spectacle curieux de grands immeubles modernes dominant d’étonnantes constructions de plain-pied —juxtaposition de demi-cylindres de béton couchés côte à côte, crépis de blanc et percés sur le devant d’une porte de style mauresque —où des indigènes aux revenus modestes devaient pouvoir vivre convenablement, tout en respectant la tradition musulmane, sans avoir pour autant la possibilité d’échapper aux contrôles policiers aussi facilement que dans le labyrinthe de la Casbah.
Nous étions à peine descendus du train, dans nos tenues 46 sans insignes, coiffés du calot de drap kaki, notre valise à la main, qu’un caporal-chef était venu nous prendre en charge pour nous conduire séance tenante au dépôt militaire de la gare maritime où l’on nous avait retenus prisonniers derrière les grilles jusqu’au milieu de l’après-midi. Nous avions eu tout le loisir de jouir du spectacle des docks, de voir s’agiter tout un peuple de dockers en fez rouge parmi des entrepôts métalliques modernes ou des hangars plus anciens, soutenus par des arceaux de bois; de regarder, à l’heure de la prière, un vieil Arabe au chèche crasseux se prosterner vers l’est, au milieu d’un quai, après s’être livré aux ablutions rituelles à l’aide de l’eau contenue dans une petite boîte à conserve...

Pour la première fois, nous avions eu vraiment l’impression d’être dans une ville arabe. Cette impression n’avait pu que se trouver confirmée lorsque nous étions allés boire un soda au Foyer du Tirailleur, sombre pièce au plafond bas où quelques soldats musulmans, assis sur des billes de bois autour de tables basses, jouaient aux dominos en buvant à petites gorgées leur café ou leur thé à la menthe, tandis qu’un phonographe vétuste grésillait une interminable mélopée ...
Vers seize heures, enfin, on nous avait regroupés pour nous faire monter, avec d’autres qui venaient d’arriver, dans l’autocar qui nous emmenait à présent. Curieux de notre avenir, nous examinions avec le plus grand intérêt ceux qui étaient venus nous chercher. Le sous-lieutenant qui avait pris place auprès du chauffeur, ainsi que deux E.O.R. qui sortaient de l’hôpital et bavardaient avec lui étaient coiffés d’un calot bleu-ciel comme celui que nous avions laissé au 21ème R.T.A., mais sans le fond jaune.
Les E.O.R. portaient sur le bras gauche un écusson du même bleu, orné d'une grenade jaune surmontée d’un curieux galon blanc dans lequel courait un fil rouge et, sur la droite de la poitrine, un écusson métallique où une grenade d’or éclatait sur champ d’azur, entre deux colonnes corinthiennes argentées, au-dessus d’une banderole marquée du nom de Cherchell.

Le calot, l'épaulette et l’insigne L’écusson de drap

Tels étaient donc les attributs que nous aurions le droit d’arborer bientôt au cours de nos sorties. Mais nous pressentions qu’il nous serait donné plus souvent de sortir dans la tenue de combat des hommes d’escorte, dont les cartouchières de cuir à bretelles avec leurs nombreuses poches nous intriguaient —nous n’avions porté à Nouvion que des cartouchières aux dimensions plus modestes, simplement passées dans le ceinturon. Nous suivions la côte de Turquoise. Par-delà les vitres, sur la droite s’étalait la mer que la route en corniche surplombait; sur la gauche, des pins parasols et des chênes-lièges escaladaient de petits massifs montagneux. Chaque virage renouvelait le spectacle et nous nous surprenions à regretter que le soleil fût absent et qu’il ne nous fût pas permis de nous arrêter là, dans une crique, pour y jouir en toute sécurité d’une paisible existence de touriste...
Après avoir entrevu au passage les ruines romaines de Tipasa, nous avons quitté la côte pour contourner, à travers une plaine, l’inquiétant Chénoua tout vert que nous allions bientôt découvrir à pied. Au crépuscule, nous franchissions notre dernier barrage routier, derrière lequel des hommes de la Territoriale et des gendarmes mobiles contrôlaient l’entrée dans Cherchell par une monumentale porte de pierre. Le chauffeur fit grincer ses vitesses, s’engagea à gauche dans une rue qui montait fortement et prit la direction de l’École Militaire où nous étions attendus.

1/ Véhicule tous-terrains pouvant transporter, sur deux banquettes latérales se faisant face, deux fois six hommes.

Jean Mourot
SOUS LES DRAPEAUX DE DEUX RÉPUBLIQUES
(Extrait de À Cherchell avec ceux de la 803)